ENVIRONNEMENT:

Plus de 15 hippopotames ont été tués par des malfaiteurs au cours  de ces deux dernières années dans différentes localités du pays. C’est le récapitulatif  annoncé lundi par le Directeur général de l’OBPE (Office burundais pour la protection de l’environnement), Samuel Ndayiragije.  Il l’a dit lorsqu’une équipe de techniciens qu’il dirigeait venait de sauver un hippopotame qui était tombé dans  une fosse où on extrait de l’argile pour la fabrication des briques à Kabezi dans la province de Bujumbura. Un reporter d’Ivomo a suivi l’opération de sauvetage du pachyderme.

C’est sur la colline de Gakungwe, à une dizaine de kilomètres au sud de la capitale Bujumbura,  qu’a eu lieu l’accident. A 9 heures pile, le reporter arrive sur le site. Plusieurs fosses, deux mètres de profondeur et plusieurs de large, creusées partout à la recherche de l’argile, c’est ce que l’on peut y observer. L’hippopotame en situation de détresse venait d’y passer trois jours sans brouter. A 9 heures et demie, l’équipe de l’OBPE conduite par le Directeur Général débarque. Tout de suite, elle commence à examiner si les houes peuvent servir pour sortir l’amphibie de la fosse. « Ce n’est pas possible, il faut trouver un autre moyen », conclut Samuel Ndayiragije qui décide alors de contacter une entreprise de construction pour un coup de main. Alors qu’il est déjà 10 heures, un tracteur à chenilles doit venir d’un chantier le plus proche à 30 kilomètres. Il arrivera sur le lieu de l’accident plus de 4 heures plus tard. Sans tarder, la machine dégage, sous les acclamations des amis de l’environnement,  un passage qui permettra à la victime de sortir gaillardement et regagner son habitat naturel.

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Il vient d’être sauvé à l’aide d’un bulldozer 
« Des amphibies sérieusement menacés »

Depuis un certain temps, des hippopotames sont vus errant dans la capitale Bujumbura, dans ses environs ou dans d’autres endroits du pays. Certains sont souvent tués ou alors trouvés  morts. Le Directeur général de l’OBPE, Samuel Ndayiragije,  dresse un bilan inquiétant avant de conclure que la relation homme-faune au Burundi est très « mauvaise ». Plus de 15 hippopotames tués  piégés,  braconnés ou abattus  au cours de ces deux dernières années.  L’autorité trouve le récapitulatif alarmant et promet une action musclée. « Plus d’une quinzaine morts sur deux ans c’est vraiment énorme. Celui que l’on vient de sauver est le troisième depuis que je suis dans mes fonctions », a-t-il déclaré et d’ajouter, « on vient d’entamer un recensement de toutes les fosses qui sont creusées le long du lac Tanganyika pour les aménager afin que ça ne soit plus des pièges de ces animaux. On va aussi obliger ceux qui les creusent de les aménager car dans tous les certificats octroyés pour l’extraction des matériaux de construction il y a  volet réhabilitation. Ce sont des fosses qui doivent êtres réhabilitées ». Le Directeur général prône des actions bien coordonnées entre l’administration et les services de l’environnement pour la protection des hippopotames  qui, aujourd’hui, se compteraient entre 500 et 600 au niveau national.

La joie, côté administration pour avoir sauvé l’animal,  l’amertume, pour des habitants de Kabezi qui pensaient déjà à la viande (akaboga). Certains n’hésitant pas à affirmer publiquement qu’il s’agissait d’un cadeau de Dieu pour les fêtes de pâques. « On en a marre de ces lois sur l’environnement. Quoi qu’on fasse, cet hippopotame ne pourra pas survivre car il doit avoir été blessé au moment de la chute. L’administration  devrait nous le donner pour qu’on le mange surtout durant ces fêtes de pâques »,  propose un habitant. Ses voisins accusent les animaux de ravager leurs cultures, un autre argument avancé pour les abattre. « On ne récolte plus car ils ravagent tout dans nos champs, le manioc, le maïs et le haricot. Il faut que l’on se venge sur celui-là dans la fosse », lâche un  habitant en colère.

A quoi est due la situation ?

Pour en avoir le cœur net, Ivomo a approché un  expert environnementaliste, Jacques Nkengurutse, porte-parole de l’ACVE (Action ceinture verte pour l’environnement).

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Jacques Nkengurutse, porte-parole de l’ACVE
D’après lui,  les hippopotames ont faim car ils ne trouvent plus une quantité d’herbes qu’il leur faut pour vivre. L’espace qui leur est réservé se réduit de manière progressive par suite des constructions et activités agricoles, constate-t-il. «Ayant faim, ils sont obligés de voyager plus loin en dehors de leur habitat naturel à la recherche des pâturages d’où ils se retrouvent confrontés à des accidents ou tombent dans des pièges », explique-t-il.  Le porte-parole de l’ACVE a une autre inquiétude. A cause du manque flagrant d’herbes, ces animaux se contentent de manger les restes de la nourriture jetés dans les dépotoirs, ce qui, selon lui, est très dangereux. « Imaginez-vous des herbivores qui se retrouvent obligés de manger de la nourriture cuisinée contenant des huiles, ramassée dans les dépotoirs près des résidences ou des hôtels. Ils sont en contact avec l’homme qui potentiellement peut leur transmettre des maladies», s’alarme-t-il. Selon  Nkengurutse, un des principaux facteurs à l’origine du problème,  c’est la pression démographique. Il se fonde sur le rapport de la Banque Mondiale sorti en 2016 qui montre qu’en 2014, au Burundi, il y avait en moyenne 421 habitants par km2, soit une augmentation de 17 % dans seulement six ans comparé au recensement général de la population de 2008 (310 habitants par km2). Pour lui,  c’est à cela qu’est due la menace des animaux et de l’environnement.  « Plus la population augmente, plus ses besoins en ressources augmentent. Elle a besoin de la nourriture, de l’espace pour vivre, pour cultiver etc. Donc la conservation des aires protégées devient problématique », précise-t-il.  Mêmes les autres animaux sont menacés  car, selon l’expert, ils n’ont plus d’espace pour leur reproduction. Il recommande aux autorités d’avoir le courage de démolir toutes les maisons et d’autres constructions érigées dans l’espace protégé le long du lac Tanganyika.

« Une bonne réglementation qui n’est pas respectée »

Le porte-parole de l’ACVE recommande le respect de toutes les lois comme le seul moyen d’éviter la disparition des amphibies. Que disent ces lois? Le code de l’eau par exemple exige de préserver un  espace de 150 mètres sur les rives du lac Tanganyika. Personne n’est autorisé d’y construire ou d’y exercer une quelconque activité. Or, plusieurs constructions et lieux de loisir y sont érigés comme Ivomo l’a constaté.  Le code vise la protection des habitats naturels, les espèces de faune et de flore sauvages afin de développer la recherche et le tourisme. Une autre loi qu’on peut citer porte sur la « création et gestion des aires protégées ». Signée en mai 2011, elle protège les espèces mammifères, amphibiens, les reptiles, les poissons et tous les invertébrés. L’article 6 de la loi (premier alinéa) est clair et précis. « Il est interdit de prélever, chasser, pêcher, capturer ou tuer intentionnellement des spécimens de ces espèces dans la nature ». L’alinéa 4 : « Il est interdit de détériorer ou de détruire les sites de reproduction, les aires de repos ou tout habitat naturel où vivent ces espèces à un  stade de leur cycle biologique ».

Lésés, les hippopotames se défendent

D’après le professeur Gaspard Ntakimazi, spécialiste en comportement des animaux aquatiques, un hippopotame n’attaque jamais des humains sauf si il cherche à se défendre quand il se sent agressé. Selon lui, l’animal peut seulement se montrer agressif en période de reproduction quand il y a un petit qui est né dans les environs ou quand on le trouve dans son habitat naturel. « Là, il est obligé de protéger son petit. S’il ne quitte pas l’endroit même si on fait beaucoup de bruit, c’est que son petit est là. C’est son habitat, il est chez lui. Donc, il se défend contre toute attaque», précise-t-il.

Jusque dans les années 1990, raconte le professeur,  l’avenue du large  de Bujumbura n’existait pas. « Toute la partie qui se trouve en dessous, était inhabitée. C’était une zone avec une végétation assez haute  qui constituait le pâturage des hippopotames. C’était sur toute la bande le long du lac Tanganyika jusque dans la Rusizi »,  indique-t-il. Il regrette que les riverains aient acquis de façon « illégale » des parcelles dans la zone, ce qui, selon lui, a créé un  conflit d’occupation entre ces derniers et les hippopotames.

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