EDUCATION:

Analyse d’Ivomo, cas de l’Université du Burundi

La difficulté pour les filles d’intégrer les centres d’enseignement supérieur, public ou privé, reste une réalité au Burundi. Alors que leur nombre est supérieur à celui des garçons à l’école primaire, il lui devient inférieur dès l’enseignement secondaire et la tendance s’accentue fortement dans l’enseignement supérieur. On est très loin du discours des autorités qui parlent de progrès considérables dans ce domaine grâce à la politique de l’«éducation pour tous». Conçue au départ pour élever ou former un maximum d’enfants, jeunes hommes et jeunes filles, et développer sans restrictions leurs facultés intellectuelles et morales, cette politique n’apparaît vraiment pas comme un succès. En outre, le problème se répercute sur les effectifs d’enseignants dans les différentes institutions d’enseignement supérieur, le nombre d’hommes y dominant largement celui des femmes. On va y revenir…

Ivomo se propose d’analyser le phénomène en partant de certaines données déjà disponibles au Ministère de l’éducation (années 2014 à 2018).

Le premier tableau présente des données comparatives (filles/garçons), au niveau national, pour les élèves inscrits à l’école fondamentale durant les années scolaires 2014-2015 et 2015-2016.

Tableau 1

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En lisant ce tableau, on constate que l’effectif des filles domine celui des garçons dans l’école fondamentale pour les deux années scolaires considérées ; soit une différence de plus de 27.000 (2014-2015) et de plus de 30.000 (2015-2016). Il faudra vérifier si ces proportions se confirment les années suivantes.

Le tableau 2 nous mène maintenant à l’école post-fondamentale pour les mêmes périodes.

Tableau 2

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La comparaison entre les deux tableaux est impressionnante. Le rapport F/G s’est inversé. Un nombre important de filles quitte l’enseignement après le cycle fondamental. Elles deviennent paradoxalement moins nombreuses que les garçons dans le cycle post-fondamental. Pour l’année scolaire 2015-2016, ce cycle comptait 357.263 élèves dont 177.224 filles, soit moins de la moitié de l’effectif total.

Le phénomène s’amplifie dans les années terminales. Les élèves qui ont fait l’examen d’Etat, selon les données recueillies au bureau d’évaluation du Ministère de l’éducation, sont au nombre de 46.081. Le tableau suivant présente globalement les résultats de ces derniers par genre :

Tableau 3

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Parmi 15.155 réussites, il y a donc 5.816 filles (38,38 %) et 9.339 garçons (61,62 %). On observe d’autre part un niveau de performance inférieur pour les filles à l’examen: 28,4 % contre 36,6 % pour les garçons.

Ces étudiants ont donc réussi l’examen d’Etat en 2016. Mais suite aux dysfonctionnements du secteur de l’enseignement supérieur public, ils ont dû rester à la maison durant pratiquement deux ans, en attendant l’ouverture de l’année académique 2017-2018 qui a commencé en avril dernier. De tels retards sont une triste coutume à l’Université du Burundi. Ils sont d’une part dus au manque de moyens qui fait que le gouvernement oblige les candidats de rester longtemps en stand-by, et de l’autre, à l’irrégularité des prestations des enseignants ainsi qu’aux grèves répétitives des étudiants. Le  gouvernement a utilisé plusieurs méthodes pour contourner le problème. Il a, par exemple, «sauté» l’année académique 2013-2014 et est ainsi passé d’un coup de 2012-2013 à 2014-2015. En 2009, de façon plus sensée, il a combiné deux promotions, celle des étudiants qui venaient de passer deux ans en attente à la maison et celle de ceux qui venaient de réussir l’examen d’Etat la même année. Mais, le problème persiste, il est loin d’être résolu. Serait-il l’une des causes du découragement des filles à intégrer l’enseignement supérieur ?

Le tableau ci-dessous compare les effectifs (filles/garçons) orientés à l’Université du Burundi cette année, c’est-à-dire ayant pour la plupart réussi l’examen d’Etat avec une bonne note.

Tableau 4

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F-F’=920, soit un déficit énorme : 61,6 % de l’effectif des filles «orientées». On en déduit qu’elles ne se sont pas présentées à l’université, qu’elles ont renoncé à s’inscrire. Par contre, 61,2 % des garçons orientés sont bien venus intégrer l’enseignement supérieur.

Dans le souci d’une rigoureuse vérification de ces données, Ivomo a visité quelques salles de cours des premières années pour se rendre compte de la situation réelle. Ce tableau compare les effectifs de nouveaux étudiants (filles/garçons) inscrits dans les registres de différents instituts et facultés.  Les résultats sont également impressionnants.

Tableau 5

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  • IPA : Institut pédagogique appliqué
  • FABI : Faculté d’agronomie et de bio-ingénieurie

Constat : l’effectif des filles pour les nouvelles entrées est de loin inférieur à celui des garçons, dans les sciences comme dans les lettres. En moyenne, le taux d’inscription pour les filles est de 16,9 % contre 82,9 % pour les garçons. Ces chiffres sont inquiétants du fait que l’évolution de la population globale dans le pays telle que prévue par l’Institut de statistiques et d’études économiques du Burundi (Istebu) pour 2017 affiche une tendance contraire : 5.816.869 (population féminine) contre 5.678.569 (population masculine).

Pourquoi de telles inégalités ?

Pour en avoir le cœur net, un reporter d’Ivomo s’est rendu dans deux provinces du centre du pays (Gitega et Karusi) à la rencontre des filles et femmes qui avaient réussi l’examen d’Etat puis ont été orientées à l’université du Burundi mais ne s’y sont jamais présentées. Celles-ci justifient leur renoncement par des raisons variées.

La pauvreté citée au premier plan

Séraphine Ntahimpera, 24 ans, habite la zone de Mungwa dans la commune et province de Gitega. Notre reporter la trouve à la maison. Il est 10 heures pile. Elle se prépare à aller au marché car c’est elle qui doit préparer le repas de midi. Le temps presse, ils n’ont que 10 minutes pour un échange. Mais Séraphine sait d’avance ce qu’il cherche. «Tu avais réussi l’examen d’Etat, depuis combien de temps tu es à la maison» ? Son téléphone dans les mains, un sac sur le dos, elle répond spontanément qu’elle vient de rater deux années académiques consécutives. «Pour la première année, je me suis heurtée au problème de manque de moyens nécessaires pour m’installer à Bujumbura. Tout l’argent de la famille avait servi à payer l’hospitalisation de mes parents. Pour la deuxième, les autorités de l’université m’ont dit que j’étais en retard et devais attendre une autre promotion », explique-t-elle. «Elles m’ont dit que mon cas demandait une régularisation », précise-t-elle.

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« Je me suis heurtée au manque de moyens » 

Séraphine est allée à Bujumbura en octobre dernier pour poser réclamation. Mais, limitée par le manque d’argent, elle n’a pas pu y rester longtemps. «Je n’avais aucune parenté sur place et je devais assurer moi-même tous les frais liés à mon séjour. Là, les choses se sont compliquées et j’ai dû vite regagner ma famille à l’intérieur du pays», explique-t-elle. Elle est quand même pleine de regrets : «Si j’avais de l’argent je pourrais aller me faire inscrire dans une université privée. Car mon diplôme des humanités ne me permet pas d’avoir même un petit emploi. Je suis restée une malheureuse cultivatrice.»

Le problème de pauvreté est partagé par Louise Nzoyizigira, 27 ans, rencontrée à Gihogazi en province de Karusi (environ 80 km de Mungwa). Ayant terminé les humanités générales en 2015, elle a préféré le mariage à l’enseignement supérieur. C’est le seul moyen de subsister, selon elle. En train d’allaiter son bébé de moins d’une année, elle dit : «J’étais courtisée par un enseignant de mon établissement. Et je ne pouvais pas me permettre de rater une telle occasion. Tenez, je suis orpheline ; ma famille est pauvre. Je ne pouvais pas aller m’aventurer à Bujumbura sans moyens. J’ai donc accepté cette proposition pour pouvoir m’occuper de ma famille».

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« Le mariage était le seul moyen de subsister, ma famille étant pauvre »

Un autre élément a démotivé cette mère de deux enfants. «Certaines de mes amies qui sont allées à l’université, ces dernières années, sont tombées enceintes, engrossées par des taxi-vélos. Ces derniers ayant rejeté les enfants, certaines ont fini par abandonner les études. D’autres se prostituent pour subsister. Je ne souhaite pas mener une telle vie. Pire encore, l’allocation financière que le gouvernement donnait aux boursiers a été suspendue. Le pauvre n’a plus de place dans les universités», fait-elle remarquer.

Toutefois, elle estime que sa décision n’a pas que des inconvénients : «Je suis d’une part satisfaite car j’ai des enfants. Mais de l’autre j’ai du chagrin car je n’ai pas d’emploi. Cette année, le gouvernement a recruté dans l’enseignement mais je n’ai pas été engagée pour le simple fait que je n’ai pas de diplôme de licence».

Le problème de mentalité traditionnelle

Certaines lauréates rencontrées sont victimes des habitudes de pensée selon lesquelles «une fille doit rester à la maison pour s’occuper des travaux ménagers ou fonder un foyer même si elle était encore jeune».

Par exemple Odette, 31 ans, également originaire de Gihogazi. Elle ne voit aucun intérêt d’intégrer l’enseignement supérieur. «Les filles ne sont pas faites pour les études. Elles doivent plutôt s’occuper des travaux du ménage. C’est pour cela que j’ai accepté la proposition en mariage de mon fiancé. C’est aussi une vie», dit-elle en souriant. Ses convictions sont renforcées par un autre problème : le chômage au sein de la jeunesse. «On m’avait orientée dans la faculté de Droit. Mais je connais des ami(e)s, licencié(e)s en Droit depuis quelques années et qui n’ont jamais eu d’emploi. Je ne vois pas pourquoi j’irais perdre mon temps à l’université», lâche-t-elle. Et de conclure : «toutes les années que j’ai passé à l’école secondaire sont une grande perte pour moi. Si j’avais su, je n’y aurais pas été.»

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« Je ne suis pas allée à l’Université et je ne regrette pas » 

Ses parents ne voient pas les choses de la même façon.  Ils regrettent la décision de leur fille. «Ma fille allait être la première personne dans notre famille à mettre les pieds à l’université. C’était pour nous une fierté et elle allait nous aider. Elle avait promis qu’elle s’y rendrait. Mais, elle a tout abandonné et nous a informés qu’elle avait décidé de se marier. On est déçu mais on y peut rien», se désole son père.

Négligence, démission parentale, problèmes familiaux

«Je suis un enfant unique né de ma mère. Elle n’a pas eu la chance d’avoir d’autres enfants. A cause de cela, mon père l’a abandonnée et s’est remarié avec une autre dans la même résidence. Il tabassait toujours ma mère et j’ai grandi dans ces conditions. J’étais toujours perturbée. Ça m’empêchait de bien suivre les études. Je rentrais de l’internat presque chaque mois pour l’emmener à l’hôpital. Mon père ne m’aimait pas. Il avait même refusé de me payer la scolarité…», témoigne Aline, 34 ans.

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« Mon père a refusé de me payer la scolarité »

On est à Mutaho dans la province de Gitega. Aline affirme qu’elle a pu terminer les humanités générales grâce à l’aide des amis. Mais, à partir de là, elle a été déçue. «Mon oncle avait promis de m’aider une fois que je réussirais l’examen d’Etat. Il m’encourageait en me disant qu’il allait me payer le loyer et d’autres frais à Bujumbura. Mais quand il a vu que j’avais eu de bons résultats, il m’a laissée tomber. Désespérée, j’ai été contrainte de me marier», raconte-t-elle. Et d’ajouter : «Je sais que j’ai perdu beaucoup de choses mais je n’avais pas le choix. Je travaille dans le centre de développement familial et communautaire de Mutaho. Mais le salaire est maigre, 25 dollars par mois. Il ne me permet pas de subsister avec ma famille».

Un problème qui se répercute dans la composition du corps enseignant

Ivomo s’est également proposé d’examiner en ses différentes parties la structure du personnel enseignant de l’Université du Burundi. L’objectif, comparer l’effectif des hommes à celui des femmes par faculté et/ou institut. Les résultats sont aussi intéressants. Voir dans le tableau suivant :

Tableau 6

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  • ISCO : Institut supérieur de commerce
  • FABI : Faculté d’agronomie et de bio-ingénieurie
  • IEPS : Institut d’éducation physique et sportive
  • FLSH : Faculté des lettres et sciences humaines

Bref, le problème qui s’observe parmi les étudiants est le même pour le personnel enseignant. En moyenne, le nombre de femmes enseignantes pour les instituts et facultés considérés est de 10 %. Quand et comment le problème sera-t-il résolu ? La question reste cruellement sans réponse. Or, l’éducation d’une femme est l’un des piliers du développement d’un pays comme l’avait déclaré l’éducateur visionnaire Dr. J.E. Kwegyir dans les années 90 : «la plus sûre manière d’empêcher un peuple de progresser, c’est d’éduquer les hommes et de négliger les femmes. Eduquer un homme, c’est seulement éduquer un individu, mais éduquer une femme, c’est éduquer toute une famille. »

 

 

 

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