La pêche au Burundi : tabou pour les femmes ?

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Dans certaines sociétés du monde, la tradition et les mythes dictent ce qu’une femme peut ou ne peut pas faire.

Au Burundi, par exemple, une femme ne peut pas exercer le métier de pêcheur. Et ce, malgré le programme sur l’égalité des genres entrepris par le gouvernement depuis des années.

On a visité différents lieux du pays connus pour la pratique du métier comme le lac Tanganyika (ouest du Burundi), la rivière Malagarazi (est du pays), les lacs du nord (Kirundo) et le lac Dogodogo (nord-ouest du pays). On n’y a trouvé aucune femme exerçant le métier de pêcheur ni l’ayant déjà exercé dans le passé.

En plus, des femmes rencontrées dans tous ces endroits n’osent pas aborder le sujet en présence des hommes. Mais, en cachette, elles ne décolèrent pas, dénonçant ce qu’elles qualifient de «codes et interdits sans fondement» dans la société burundaise.

Nous voulons ici examiner le phénomène en ses différentes parties puis essayer de comprendre à quoi il est dû ainsi que ses implications.

Mais d’abord, le reportage pour se rendre compte de l’état des lieux sur terrain.

Evelyne et Cécile

Il est 11 heures pile sur la plage de Migera dans la commune de Kabezi en province de Bujumbura (une vingtaine de kilomètres au sud de la capitale). Il fait beau, le soleil brille. Un vent léger mélangé à l’odeur de poisson frais souffle de l’ouest.

Evelyne Nzeyimana, 43 ans, et Cécile Nyandwi, 33 ans, toutes deux vendeuses de ndagala, attendent impatiemment l’arrivée des pêcheurs en provenance du lac, pour acheter du ndagala frais. Chacune porte un bébé sur le dos. Elles se tiennent à l’écart et observent, sans parler, des hommes réparer leurs pirogues ou griller des «imbiya», une sorte de petit poisson.

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Il y a quelques années, une femme ne pouvait même pas s’approcher d’une pirogue

Notre reporter s’approche d’elles. Le voyant venir, les femmes font mine de fuir mais il les tranquillise : «Je suis journaliste et voudrais vous parler. Vous n’avez rien à craindre».

Rassurées, Evelyne et Cécile se calment. En réalité, l’objectif du reporter n’est autre que de comprendre la place de la femme dans la profession de pêcheur au Burundi.

«Une femme faire la pêche ?»

La première question du reporter est : «pourquoi vous n’êtes pas en train de pêcher comme les hommes ?»  Elles sont stupéfaites. «Une femme faire la pêche ?, s’étonnent-elles. «On n’a pas suffisamment de force pour faire ça. C’est un travail d’hommes qui  travaillent même la nuit. Ce n’est pas facile pour nous», réagissent-elles, timidement, en présence de 4 hommes qui se tiennent non loin pour écouter la conversation.

Mais, après le départ de ces derniers, le débat change complètement. «Au fait», commence Cécile à voix basse, «si on ne pratique pas ce métier, ce n’est pas parce que l’on est incapable de l’exercer mais plutôt parce que les hommes ne nous le permettent pas», confie-t-elle, le regard dirigé vers les 4 hommes qui s’éloignent.

Sa collègue Evelyne la complète : «ils ne nous autorisent même pas à mettre nos pieds dans les pirogues quand on ramasse le ndagala. Ils nous accusent d’être source de malédiction. C’est honteux pour une société qui se dit civilisée. On devrait nous laisser exercer librement le métier de notre choix».

Le mari d’Evelyne, également pêcheur, est mort il y a 8 ans. Celle-ci est fâchée contre nombre de règles traditionnelles et interdits : «Mon mari avait beaucoup de pirogues. J’ai souhaité prendre la relève après sa mort mais on me l’a a refusé. Où sont les droits de la femme qu’on nous chante tous les jours?».

«On ne veut pas des femmes ici !»

Alors que le reporter s’entretient avec les deux femmes, il entend Emmanuel*, l’un des pêcheurs en colère crier : «ce sont ces femmes là qui sont la cause de notre malheur. Le lac ne nous donne plus de poisson comme avant. C’est à cause d’elles. Qu’elles dégagent d’ici !»

Intéressé, le reporter s’approche de l’homme de 54 ans pour comprendre les raisons qui le poussent à une telle colère. Mais là, ce chef d’équipage peine à s’expliquer. «Une femme ne peut pas pratiquer la pêche ni s’approcher des pirogues. C’est très dangereux car elle fait fuir le poisson.  Si elle est en période  de menstruations, là c’est encore pire », lâche-t-il. «Mais pourquoi ?»  Demande le reporter.  «Nos grands parents nous conseillaient toujours d’écarter les femmes pour éviter des malheurs. En plus, depuis que j’exerce ce métier, il y a près de 40 ans, je n’ai jamais vu une femme l’exercer», répond-il en s’éloignant.

Quoique moins convainquant, l’argument d’Emmanuel est partagé par les membres de son équipage. «Ça n’a jamais existé que les femmes puissent exercer cette profession. C’est impensable dans notre société. On ne peut pas les laisser nous causer des ennuis», réagit Jean Nyandwi, 52 ans. «De quels dangers parles-tu ?», insiste le journaliste.  «A part le poisson qui s’en va, il peut aussi y avoir des accidents ou naufrages dans le lac lors d’une activité de pêche », répond le vieil homme, qui exerce le métier depuis 27 ans. «Aurais-tu déjà assisté à une scène malheureuse due à la présence des femmes sur le lac?», persévère le journaliste à demander.  «Franchement non », répond-il. Et d’ajouter : «J’ai reçu cette consigne quand j’ai commencé le métier. Elle m’a été transmise par mes prédécesseurs et mes parents».

Certains pêcheurs, surtout les plus jeunes, n’y comprennent rien. Ils se disent contraints de respecter les règles de jeu et habitudes qui leur sont dictées par leurs parrains dans le métier. Par exemple, Diomède Kabura, 34 ans. Il ne voit pas pourquoi on sous-estime les femmes jusqu’à les empêcher d’exercer un métier de leur choix. Il avance le fait qu’actuellement les femmes sont même dans l’armée et la police, secteurs où on exige des candidats d’être forts physiquement pour être recrutés. «J’avais proposé qu’elles  soient aussi intégrées dans nos  équipages mais mes supérieurs ont refusé. Quand j’ai insisté ils m’ont menacé de renvoi », raconte-t-il.

Après le lac Tanganyika, notre reporter a poursuivi sa recherche dans d’autres lieux de pêche.

En direction de la Malagarazi

La rivière Malagarazi se trouve à environ 200 km à l’est de la capitale Bujumbura. Elle sert de frontière entre le Burundi et la Tanzanie voisine.

Notre reporter quitte Bujumbura à 6 heures du matin. Vers midi, il arrive dans la zone de Butezi, l’une des localités traversées par cette rivière en commune de Giharo dans la province de Rutana. Il rencontre Marcienne, veuve depuis une année,  en train de labourer un champ non loin de la rivière. Cette femme de 40 ans se trouve parmi les rares femmes de la région qui ont des notions sur la pêche. Son époux lui en a appris les rudiments il y a quelques années. Mais elle n’a jamais eu la chance de les mettre en pratique. Les pêcheurs, anciens collègues de son mari ne le lui permettent pas.

«Mon mari m’avait appris comment manœuvrer la rame à bord d’une pirogue, comment arranger et jeter le filet pour prendre du poisson. Après sa mort, j’ai tenté de rejoindre son équipe mais on m’a rejetée. Les pêcheurs m’expliquaient que ça n’avait jamais existé», raconte-t-elle. «Au fait, en essayant d’intégrer le groupe, j’avais essayé d’être courageuse en surmontant la peur, car ici chez nous je n’avais jamais vu une femme pratiquer le métier depuis ma naissance », ajoute-t-elle. Et de renchérir : «J’ai gardé tout le matériel de mon mari à la maison. Durant la période de pêche, je le donne à un homme qui s’en sert et après on partage le poisson pris. Vous comprenez que je subis une grande perte.»

Certaines femmes voisines de Marcienne jugent inutile de perdre leur temps ni leur énergie sur le sujet. Par exemple Dorothée, mère de 5 enfants. «On est exclues de beaucoup de choses depuis des années. On est fatiguées de réclamer toujours  des choses qui n’aboutissent jamais. On n’y peut rien», dit-elle, visiblement désespérée.  «Souvent nos époux nous traitent d’enfants ou d’incapables. On est obligé de se taire pour éviter des bras de fer et x conflits inutiles», ajoute-t-elle.

Comme ceux du lac Tanganyika, les pêcheurs de la Malagarazi ne parviennent pas à expliquer de façon cohérente pourquoi ils excluent la femme des activités relatives à la pêche.  Les croyances se sont transmises de bouche à oreille depuis des centaines d’années sans aucune explication logique. Ntagoheka, 60 ans, est l’un des pêcheurs expérimentés de la zone de Butezi. Son père, qui était un pêcheur de renommée, ne lui a jamais expliqué le phénomène.  «Quand mon père m’apprenait à nager, à manœuvrer la rame et à pêcher, il y a 40 ans, il écartait toujours ma mère et mes sœurs. Il ne m’expliquait jamais pourquoi. Par contre, un petit garçon pouvait s’approcher de son matériel sans être inquiété même si il avait 5 ans», fait-il savoir.

Quid  des lacs du nord ?

Notre reporter a rencontré les pêcheurs et riverains du lac Rweru sur la colline de Mugongo en commune de Busoni dans la province de Kirundo, frontalière avec le Rwanda. Kirundo a huit lacs parmi lesquels le Rweru, où les activités de pêche sont les plus intenses.

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Les activités de pêche commencent au coucher du soleil

Il est 15 heures 10. Les pêcheurs sont en train de griller du poisson dans un four à 200 mètres du lac. Une fumée blanchâtre se répand et couvre tout le monde, au point qu’il est difficile d’identifier ceux qui s’y trouvent.  Certains, ne pouvant plus respirer librement, toussent et d’autres ont les yeux emplis de larmes. Malgré tout, une dizaine de femmes et quelques clients restent près du four, attendant que le produit soit prêt à être vendu.

Notre reporter déclenche le débat, la première question étant : «Je souhaite parler à des femmes pêcheurs. Où puis-je les trouver ?» Coup de tonnerre pour Domitille Mbayahaga, l’une des femmes qui sont là. «Je n’ai jamais vu une femme pêcher ici à Kirundo. J’ai 52 ans», réagit-elle. «C’est interdit ?», demande le reporter. La femme répond «non» avec un signe de la tête. «La pêche est tout simplement le métier des hommes», précise-t-elle en souriant, comme si elle ne croyait pas en ce qu’elle dit.

Paradoxalement, les pêcheurs du lac Rweru sont moins virulents que ceux du lac Tanganyika et de la Malagarazi. Ils se disent, pour la plupart, favorables à ce que les femmes puissent exercer le métier aux cotés des hommes. Thomas, l’un des responsables, constate au contraire que ce sont ces femmes qui ne sont pas intéressées. «On s’était convenu de les laisser intégrer nos équipes mais elles ont eu honte de participer», raconte-t-il. Où se trouve le problème ? Dans cette localité, c’est plutôt l’entourage qui ne voit pas d’un bon œil l’initiative. Juliette, 49 ans, a deux filles et deux garçons. Elle ne supporte pas  que ses filles aillent côtoyer les hommes à bord d’une pirogue. «Les pêcheurs sont considérés comme des personnes sans discipline à l’image des bergers. Si nos filles les côtoyaient, les gens pourraient dire qu’on n’a pas bien éduqué nos enfants. Ce serait une honte pour la famille», explique-t-elle.

Certaines des femmes et filles avaient tenté d’apprendre le métier. Elles se sont,  bien entendu, heurtées au blocage de leurs familles. Par exemple Antoinette, 25 ans. «Je suis montée à bord de la pirogue plusieurs fois. Les hommes m’ont montré comment je pouvais m’y prendre. Mais à chaque fois, arrivée dans mon village, on me posait beaucoup de questions. Les gens ne me comprenaient pas et me huaient toujours. J’ai eu honte de continuer et j’ai  arrêté», confie-t-elle.  «En tout cas, les choses devraient évoluer», ajoute-t-elle.

Du nord à l’ouest, sur le Dogodogo

Le Dogodogo est un petit lac qui se trouve à environ 70 kilomètres au nord-ouest de Bujumbura.

Ce lac n’a x rien de particulier par rapport aux autres endroits visités par notre reporter, en ce qui concerne la pratique de pêche. C’est toujours le même refrain dans la bouche des pêcheurs : «une femme ne peut jamais exercer le métier. C’est dangereux». Mais toujours pas d’explication.

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Quelque chose dérange encore la compréhension du reporter. Certaines femmes de la localité savent manœuvrer une embarcation. Des agricultrices, par exemple, rament souvent à travers le lac pour rejoindre leurs champs qui se trouvent de l’autre coté de la grande étendue. Mais paradoxalement, elles ne sont jamais autorisées à prendre du poisson. Dorothée* Niyonsaba, 41 ans, a déjà ramé à maintes reprises. «Je sais manœuvrer la rame. Je le fais sans aucun problème. Mais quand il est question de faire la pêche les hommes m’écartent sous prétexte que je n’ai pas suffisamment de force. Ce n’est pas fondé. C’est peut-être l’ignorance et l’égoïsme qui les poussent à nous écarter», lâche-t-elle.

Sa voisine Immaculée* en a marre. «Les hommes doivent arrêter de nous marginaliser. Je ne comprends pas pourquoi on est conspuées quand on tente d’exercer ce métier qui d’ailleurs nous permettrait de gagner la vie. On a aussi un rôle à jouer dans le développement de la société», s’insurge-t-elle.

Le manque d’explications logiques sur les causes du phénomène, malgré les enquêtes dans les différents endroits, ne fait qu’accroître la curiosité de notre reporter. Insatisfait, il décide de poursuivre ses recherches et d’approfondir l’analyse.

QUELLES SONT LES VRAIES CAUSES DU PHÉNOMÈNE ?

Notre reporter part à la rencontre d’anciens pêcheurs à la retraite et de parler longuement avec eux. En combinant  leurs récits avec ses recherches personnelles, il parvient à dégager quelques explications.  Certaines paraissent fondées, d’autres relèvent de l’ignorance ou de croyances obscures.

Une raison liée à l’ignorance

Les menstrues sont un écoulement de sang naturel. Or, traditionnellement, dans l’esprit des Burundais comme de la plupart des peuples, le sang d’un être humain est «source de malédiction» pour la terre (avec tout ce qui s’y trouve) ou les lacs et les rivières (avec tous les animaux qui y vivent).  Donc, ils pensaient qu’une fois affectés par ce sang, ils pouvaient être maudits. Comme il n y avait pas de remède au problème, les Burundais avaient un semblant de solution : obliger toute femme ayant ses règles à creuser un trou dans la terre, s’asseoir au-dessus et les y laisser couler.

D’après Jean Barafatanya, 81 ans, rencontré dans la commune de Nyabihanga en province de Mwaro (centre du pays), la stratégie visait à éviter que la terre fertile ne soit touchée par le sang qui, selon lui, pouvait la rendre stérile.  «Verser son sang dans le trou était synonyme de l’enterrer où l’éloigner des ressources vitales», précise l’octogénaire. «Comme on ne savait pas avec précision quand les règles apparaissaient chez les femmes, le plus facile pour les hommes était de simplement les exclure de tous les métiers préférés par les homme », ajoute-t-il.

L’argument est partagé par Jean Ndikumana, 78 ans, rencontré dans la commune de Muhuta en province de Bujumbura. « C’est à cause de cette crainte d’être maudits que les hommes se sentaient obligés de faire tout leur possible pour écarter les femmes. Vous savez que la peur est l’ennemi de l’humanité. Si un humain a peur, il ne réfléchit plus», explique-t-il.

Un moyen d’éviter des aventures malheureuses

Chercher à réduire des accidents et éviter d’autres aventures malheureuses, c’est une autre raison évoquée de l’exclusion des femmes de la pêche. Elle  est logique, mais méconnue d’une grande partie des pêcheurs. D’après les retraités rencontrés, il faut faire tout ce qui est possible pour éviter des ennuis. «Ennuis ? Comment ?», s’interroge le reporter. Tu sais mon fils, se met à raconter Antoine Bararugurika, 76 ans et originaire de la commune de Kabezi, non loin du lac Tanganyika, ce lac est très dangereux, dit-il. Si tu le vois calme au cours de la journée, poursuit-il, ce n’est pas le cas la nuit. «Que se passe-t-il la nuit ? », insiste le reporter. Le vieil homme regarde dans la direction du lac et répond : «là dans les eaux profondes, à plus de 15 km des rives, surtout la nuit, il y a beaucoup de brouillard et de vagues qui peuvent aller jusqu’à deux  mètres de haut. A chaque fois, la pirogue monte et descend brusquement. C’est un combat complexe auquel on ne peut pas associer des femmes»,  explique le vieil homme.

Mais, d’après André Nyandwi, 74 ans, il y a une autre explication plus intéressante. «Quand les vagues commencent avec virulence, tous les pêcheurs à bord de la pirogue se déshabillent pour se préparer au combat. Ils restent en sous-vêtements. Imaginez-vous, si cela se produisait entre hommes et femmes alors qu’en plus c’est la nuit!  Le risque de distraction serait très élevé. On pourrait tous périr. Donc, on n’a pas droit à l’erreur», révèle-t-. il

Une même explication est donnée par d’anciens pêcheurs du centre du pays. Ceux-ci exerçaient le métier dans des rivières. Mathieu* Kabagenza, 70 ans, est l’un d’eux et originaire de la province de Mwaro. Il fait savoir qu’ils avaient l’habitude de piéger du poisson à l’aide de l’«ubutobero», produit toxique qu’on préparait à partir des racines d’arbres sauvages et qu’on jetait dans la rivière.  «En transportant l’ubutobero, on faisait tout le trajet sans habits. On ne restait qu’en sous-vêtements . Porter des habits pouvait tuer l’effet du produit, apprenait-on de nos parents. Vous comprenez bien qu’il serait très honteux de voir une femme presque nue dans la rue. C’est impensable dans notre société», explique-t-il.

Notre reporter s’est rendu sur la colline de Mutwana dans la commune de Giharo. Il  y a rencontré Mizungo, l’un des pêcheurs expérimentés de la région.  Cet homme de 56 ans évoque le problème de complexité du métier dans sa région. «Les activités de pêche  deviennent intenses à partir du mois de janvier. On quitte nos familles pour aller nous installer dans des forêts près de la Malagarazi. On y érige des maisonnettes et on y reste durant au moins un mois sans rentrer. On stocke le poisson pris jusqu’au jour où on retourne dans nos familles», explique-t-il. «Je ne vois pas comment une femme pourrait quitter le ménage, abandonner les enfants pour aller passer toute cette période dans la forêt. En plus avec des hommes. En tout cas ce serait socialement dangereux», ajoute-t-il.

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L’usage d’amulettes

D’après l’enquête de notre reporter, il y a encore une autre raison qui pousse les pêcheurs à écarter les femmes. Elle est liée à des croyances obscures et l’usage de grigris. Il s’agit d’objets censés les protéger par magie contre des sorts et malheurs dans l’exercice du métier.

La plupart des pêcheurs rencontrés dans les quatre coins du pays sont convaincus que si une femme touche à leurs objets de pêche, cela éloigne considérablement  les chances de prise de poisson. Par exemple, sur le lac Tanganyika. Les pêcheurs avant de s’y lancer, commencent d’abord par pratiquer des rites particuliers, comme l’a constaté le reporter.

Il est 16 heures sur la plage de Gitaza dans la commune de Muhuta (à une trentaine de kilomètres au sud de Bujumbura). Des pêcheurs se préparent. Mais, avant de larguer les amarres, l’un des responsables prend un récipient plein d’eau. A l’aide d’un branchage qu’il trempe d’abord dans le récipient, il commence à asperger les pirogues à l’image de ce que font les prêtres lors des cérémonies religieuses. En même temps, le responsable prononce quelques invocations sous forme de murmures. Pendant qu’il poursuit son rituel, un groupe de femmes s’approche. Du coup, le vieil homme arrête tout et fait semblant de rien. Un membre de l’équipage les empêche de s’approcher davantage. Les pêcheurs, apparemment en colère,  emmènent leurs embarcations 400 mètres plus loin puis reprennent leur cérémonial.

L’un des pêcheurs resté sur place murmure à l’oreille de notre reporter : «On ne peut pas laisser les femmes s’approcher de notre affaire car leur présence ici tue l’effet de notre amulette. Si on les laissait, on risquerait de rentrer bredouille». Et d’ajouter : «la veille d’une activité de pêche, on ne peut même pas oser coucher avec nos épouses. Ça aurait des répercussions graves sur notre travail».

Mizungo de Giharo partage l’argument. Sa femme et ses filles n’ont pas le droit de s’approcher de son matériel. «Si je me rends à la Malagarazi pour pêcher et qu’il se passe plusieurs jours sans aucune prise, là je comprends immédiatement qu’elles y ont touché. Je dois alors asperger mon matériel avec de l’eau mélangée d’amulettes», explique-t-il.

L’usage de grigri et d’amulettes lors des activités de pêche inquiète la FDP (Fédération burundaise de pêche et de protection du milieu aquatique). Le président de celle-ci, Kassim Nsengiyumva, indique que, dans le passé, ils ont eu du mal à gérer les pêcheurs avec leurs croyances obscures. «Ils sont convaincus que s’ils couchent avec leurs épouses la veille de la pêche ils ne prennent aucun poisson mais c’est faux», explique-t-il.

Kassim précise qu’en collaboration avec l’administration, ils ont dû inventer des règles pour essayer de discipliner les pêcheurs qui avaient presque abandonné leurs épouses au profit du métier.  Par exemple, depuis l’année 2000, on ferme les activités de pêche pendant sept jours par mois sur le lac Tanganyika. Voici l’explication que l’administration donne aux pêcheurs : si les activités de pêche se déroulent 30 jours sur 30 de chaque mois,  cela conduira à l’épuisement du poisson dans le lac. Il faut donc suspendre les activités au moins 7 jours par mois pour permettre au poisson de se reproduire.

En réalité, cette décision n’est pas très logique. Le poisson ne se reproduit pas en sept jours. D’après Kassim, la décision a été prise exprès. «On avait constaté que les pêcheurs développaient une attitude allant dans le sens d’un abandon familial. Certains venant de l’intérieur du pays, pouvaient passer plusieurs mois sur le lac sans jamais rendre visite à leurs familles », explique le président de la FDP. Et d’ajouter : « La situation était devenue grave. On ne pouvait rester les bras croisés. On a alors inventé de fausses raisons pour les forcer de quitter le lac et d’aller voir leurs familles au moins quelques jours par mois. La période de 7 jours qu’on a fixée leur permet d’aller assurer différents besoins familiaux essentiels y compris le besoin conjugal», révèle-t-il !

Conclusion

Quoi qu’on dise, quoi qu’on explique, il reste étonnant de voir qu’au 21ème siècle, la femme puisse être exclue d’un métier qu’elle semble en mesure de pratiquer.  Le gouvernement burundais a, depuis des années,  prôné une politique sur l’égalité des genres. Cette politique consiste à faire en sorte que l’homme et la femme puissent recevoir un traitement égal et que nul ne puisse être victime de quelconques discriminations basées sur son appartenance à l’un ou l’autre sexe. Mais, cette politique n’est pas encore une réalité. De toute façon, notre pays a beaucoup à gagner à voir les femmes et filles réaliser leur potentiel en contribuant à son développement.

* Les noms ont été changés

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