Près de 700 000 cas d’abandons scolaires en 3 ans : pourquoi ?

5 Likes Comment

L’augmentation spectaculaire des cas d’abandons scolaires au Burundi suscite beaucoup d’interrogations. Le phénomène semble prendre de l’ampleur depuis l’éclatement de la crise de 2015, d’après des données compilées que l’on a pu se procurer auprès des Directions provinciales de l’enseignement.

Ce phénomène est d’autant plus intriguant que le gouvernement a adopté en 2005 une politique de gratuité de scolarité à l’école primaire devenue depuis «école fondamentale». Une politique censée garantir un droit d’accès égal aux bancs de l’école pour tous les enfants, ceux des pauvres comme ceux des riches. Les explications du phénomène divergent d’un Burundais à l’autre.

Certains pensent que le problème d’abandons scolaires est dû au manque de sensibilisation et/ou d’encadrement suffisant des élèves, par les autorités scolaires. D’autres soulignent le problème d’une jeunesse «désespérée, désintéressée», car ne voyant plus aucun intérêt à perdre son temps à poursuivre des études qui, croit-elle, ne la mèneraient nulle part. Le taux de chômage moyen dans le pays est de 60,4%, d’après ADISCO (Appui au développement intégral et à la solidarité sur les collines).

Pour savoir ce qu’il en est, Ivomo se propose d’analyser les faits en exploitant les données des trois dernières  années, c’est-à-dire 2016, 2017 et 2018.

Ainsi, le tableau suivant met en évidence, année par année, les effectifs globaux (filles et garçons confondus) d’élèves inscrits dans les registres de différentes écoles au niveau national, ainsi que ceux ayant abandonné l’école au cours de ces trois années.

Nommons :

: le nombre d’élèves inscrits au cours de l’année considérée.

A : le nombre d’abandons scolaires au cours de l’année considérée.

Tx : le taux d’abandons au cours de l’année considérée.

Les résultats dans le tableau avertissent d’un problème sérieux. Les cas d’abandons affichent une tendance croissante chaque année. Le taux d’abandons moyen pour les trois années est de 8,9%. Si cette tendance se poursuivait sur le même rythme et si rien n’était fait dans l’immédiat, l’année en cours (2018-2019) pourrait se terminer avec près d’un million de cas d’abandons sur 4 ans.

Le gouvernement semble s’en alarmer.  Il  a lancé, le 17 décembre dernier, une campagne sur ce problème qui, peu à peu, devient général. Mais il ne semble pas avoir de solution concrète en vue.  On va y revenir.

A quoi est dû le phénomène ? Comme d’habitude, notre reporter est parti dans différentes localités du pays à la rencontre d’élèves ayant renoncé au tableau noir ainsi que leurs parents. A part le problème classique de pauvreté et de grossesses non désirées, ils lui ont exprimé d’autres problématiques intéressantes: l’une liée à la crise de 2015 qui traine à être résolue et l’autre liée à différentes réformes «controversées» nouvellement introduites dans le système éducatif.

Une crise dont personne ne voit l’issue

L’incertitude et le désespoir dus à la crise déclenchée par la décision du Président Pierre Nkurunziza de briguer un troisième mandat à la tête du pays, en 2015, poussent certains au pessimisme. Jusqu’aujourd’hui, on observe un mouvement discret de parents inquiets qui éloignent leurs enfants du pays. Ils les font sortir de l’école à l’insu des autorités scolaires.

Fulgence*, 50 ans, habite dans la zone de Nyakabiga en Mairie de Bujumbura. Chaque fois que l’on passe près de chez-lui, les soirs, on a l’impression que ses trois enfants et leur maman sont tous à la maison. Eclairage électrique, bruit d’une radio, télévision, … mais en réalité il y vit seul. Il a révélé à notre reporter le secret. «Je fais tout pour montrer aux gens que mes enfants sont ici mais ce n’est pas vrai. Un jour j’ai failli être assassiné et j’ai compris qu’il fallait évacuer les miens. Ils étudient en Ouganda. Ils sont avec leur maman», raconte-t-il. «Moi je suis resté pour garder la maison. J’essaie également de leur trouver un peu d’argent pour la nourriture, le loyer et les frais scolaires», précise-t-il.

Tel est également le cas pour Léonidas*, 54 ans, habitant le quartier de Carama, au nord de Bujumbura. Travaillant pour une ONG belge, le vieil homme a décidé d’emmener sa femme et ses enfants au Rwanda où il estime qu’ils sont plus en sécurité qu’au Burundi. «Tout est imprévisible au Burundi. Je ne pourrais pas m’aventurer à laisser ma famille ici car je ne sais pas ce qui pourrait leur arriver», a-t-il indiqué.

Pour le gouvernement, la paix a été recouvrée. Il appelle presque régulièrement les réfugiés à regagner leur pays. Mais malgré cela, certains rapatriés n’hésitent pas à reprendre le chemin de l’exil.

Le mois dernier, notre reporter a visité la commune de Busiga dans la province de Ngozi frontalière avec le Rwanda. Vers 18h30, non loin de «Kanyaru bas», le post-frontalier avec le Rwanda, une famille composée de 4 enfants (tous des élèves) et leurs deux parents, arrive à la frontière par un petit chemin couvert d’arbustes. Sous une pluie, terre détrempée, les enfants tremblent de froid, des sachets plein d’habits dans les mains. Pourtant, déterminés à franchir la frontière pour le Rwanda voisin. Ils doivent éviter la police.

Dans un premier temps, ils ne veulent pas parler au reporter. Ils ont peur. A  force d’insister et de les tranquilliser, le père de famille finit par accepter de lui parler, mais à condition de ne pas dévoiler leur colline d’origine. «Nous fuyons la persécution, les séquestrations et interrogatoires des gens du pouvoir », murmure-t-il. «Nous sommes des rapatriés. On avait fui vers la Tanzanie durant la crise de 2015. Mais depuis qu’on est revenus, il y a une année, on est toujours malmenés, assimilés aux  rebelles. Parfois, on nous dit qu’on finira par nous éliminer. C’est ainsi qu’on a décidé de reprendre le chemin de l’exil. On n’a pas le choix», ajoute-t-il.  «Mes quatre enfants venaient à peine de regagner le banc de l’école au Burundi. Je suis obligé de les éloigner. Repartir en exil c’est le seul moyen de les protéger», renchérit-il.

Retrait des bailleurs, misère de la population

La pauvreté, c’est une autre cause de l’augmentation des cas d’abandons scolaires. La cherté de la vie s’est beaucoup accentuée depuis le retrait des principaux bailleurs en 2015. Ceux-ci, finançaient le budget du gouvernement à hauteur de plus de 40%. Depuis, les prix et les taxes ont fortement grimpé, enfonçant davantage la population dans la misère, elle qui vivait déjà à 65% en dessous du seuil de pauvreté, selon l’ ISTEBU (Institut des statistiques et des études économiques du Burundi).

Dans le domaine de l’éducation, la réaction du gouvernement à la forte baisse des aides étrangères a été très dure pour les élèves, enfants de pauvres. Suspension du régime d’internat pour les cycles inférieurs, augmentation de près de 290% du minerval (de 15.000 à 43.000 Fbu) pour le cycle supérieur, le seul restant doté d’internat.

Démunis, certains réagissent par l’exil. Par exemple Claude*, 17 ans, originaire de la colline de Nyabitsindu dans la commune de Musongati en province de Rutana (est du pays). «J’étais en 3ème lettres modernes. On n’avait pas quoi mettre sous la dent. Un ami qui vit dans un camp de réfugiés en Tanzanie m’écrivait toujours pour me faire croire que là il y a  suffisamment à manger. Je me suis dit qu’une vie meilleure était peut-être là. Et je suis parti», raconte le jeune garçon. «Arrivé là, j’ai été désillusionné. On nous donnait une très petite quantité de nourriture, censée couvrir les 30 jours du mois. Mais, elle se terminait au bout de six jours seulement. Le reste du temps, on devait s’arranger pour trouver à manger. N’en pouvant plus, j’ai été obligé de retourner chez mes parents», précise-t-il.

Certains préfèrent demeurer au pays. Aloys*, 16 ans, est originaire de la commune de Gatara dans la province de Kayanza. Aujourd’hui, il est taxi-vélo en mairie de Bujumbura. Il a dû arrêter les études pour gagner l’argent du minerval.

Lui et son ami Ezéchiel*, vivent dans le quartier de Mirango dans la zone de Kamenge (nord de la capitale). Le reporter les a rencontrés dans leur chambrette de trois mètres sur deux. Un petit matelas usé étendu par terre, deux sachets, l’un plein d’habits l’autre de chaussures, suspendus à un clou sur le mur, deux petites casseroles et un gobelet posés à terre. Assis sur son matelas, Aloys* déplore la mesure du gouvernement d’augmenter le minerval.  «Ma mère est veuve. On n’a ni propriété ni vache. Et le ministère nous oblige de payer 43 milles Fbu de minerval. D’où pourrais-je tirer tout ce montant ? Il a fallu que j’arrête d’abord temporairement les études et que j’aille chercher du boulot. Je retournerai à l’école quand j’aurais collecté l’argent nécessaire», explique-t-il.

L’école fondamentale, «futa mentale» pour certains

Une partie des Burundais ne voit pas d’un bon œil le nouveau système d’enseignement basé sur l’école fondamentale et post-fondamentale, introduit en 2014. Pour ceux qui s’y opposent, il était inopportun de lancer le système sans moyens suffisants ni études de faisabilité approfondies. Ils dénoncent une mauvaise planification dont l’issue serait de faire chuter la qualité de l’enseignement et le niveau des enfants.

Ainsi est né le vocable de «futa mentale» pour y faire allusion. «Futa» est un mot kirundi qui vient du verbe «Gufuta» et qui signifie «effacer». Donc, «futa mentale» pourrait avoir comme sens d’«effacer les capacités intellectuelles de l’élève». Compris sous cet angle, certains parents préfèrent ne pas y envoyer leurs enfants.

Mathias*, 49 ans, habitant du chef-lieu de la province de Gitega, a décidé d’emmener ses trois enfants poursuivre leurs études en Ouganda et au Kenya. «Je ne fais plus confiance en la formation dispensée dans les écoles du Burundi. C’est du n’importe quoi. Je préfère payer cher pour eux, ailleurs, que de les voir avec des diplômes sans valeur», s’insurge-t-il.

Mais pour le gouvernement, le phénomène «futa mentale» est une invention des hommes politiques de l’opposition, à des fins propagandistes. Il prétend même que le nouveau système est un pas important vers l’intégration régionale et qu’il permet aux enfants du pays de suivre un enseignement de qualité au même niveau que ceux de la région.

A la recherche d’une réponse introuvable…

Le gouvernement burundais a lancé, du 17 au 22 décembre dernier, une campagne de lutte contre les abandons scolaires et les grossesses non désirées chez les jeunes élèves. Ce lancement a eu lieu dans la province de Kirundo, frontalière avec le Rwanda. Ce choix a été dicté par le fait que Kirundo est la province où le nombre des cas d’abandons est le plus élevé.

Par exemple, de 2015 à 2017, elle enregistre plus de 57.000 cas d’abandons dont 375 dus aux grossesses. Plus grave encore, pour le premier trimestre de l’année en cours, plus de  8.800 cas d’abandons ont été enregistrés.

Et quel remède préconisé par le gouvernement pour combattre le phénomène ? Durant la campagne, les autorités ont simplement annoncé l’intention d’engager, dans chaque établissement scolaire, ceux qu’elles qualifient de «Tantes et Papas Ecoles», pour jouer le rôle suivant : rester près des élèves, les conseiller régulièrement, les inciter à aimer l’école,…

Certains Burundais déplorent une soi-disant prévention. Pour eux, il s’agit d’une «solution superficielle» vantée par les autorités mais qui ne va rien changer. Ils vont jusqu’à considérer que le gouvernement est entrain de chercher la réponse où elle ne se trouve pas. Il s’agit d’un «moyen détourné de se tirer d’embarras», estiment-ils avant d’ajouter : «le gouvernement devrait accepter de faire face à la réalité».

Mais, pour savoir si oui ou non la prévention telle que prévue par les autorités est la bonne, susceptible d’enrayer le phénomène, il faut encore attendre…

*les noms ont été changés

You might like

About the Author: ivomo news

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.