Trafic humain-Burundi-Tanzanie : des mineurs vendus aux enchères

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Au cours de l’année 2018 qui vient de s’écouler, Ivomo a publié son enquête approfondie sur le phénomène de «disparitions» de jeunes de la commune de Musongati (province de Rutana), incités à abandonner l’école et emmenés en Tanzanie où ils sont employés dans différentes plantations. On insistait essentiellement sur comment ils se retrouvent pris dans le trafic.

Voir le lien : TRAFIC HUMAIN AU BURUNDI : LE CAS DE MUSONGATI, UNE ENQUETE D’IVOMO

Dans ce nouveau numéro, on a l’intention d’observer avec réflexion les véritables causes de ces départs. D’une part, on explore les raisons liées à la pauvreté. De l’autre, on va loin en examinant celles liées à l’aventure, au contexte culturel et à la quête de liberté. Mais avant cela, on revient sur la manière dont la vente de ces mineurs se déroule en Tanzanie. Reportage.

En décembre dernier, notre reporter a fait une visite sur plusieurs collines de la commune de Musongati, 160 kilomètres à l’est de la capitale Bujumbura. Il y a rencontré plus d’une dizaine de jeunes qui venaient de regagner leurs familles, en provenance de la Tanzanie, pour célébrer les fêtes de fin d’année. Ce qui est inhabituel cette fois, c’est qu’une partie de ceux-ci, n’ont plus aucune intention d’y retourner pour des raisons variées. Ils se sont confiés au reporter.

Pontien et Claude

Dix heures pile, le reporter débarque sur la colline de Kamaramagambo. Non loin de la route principale, il voit Pontien, environ 16 ans, en train de labourer un champ. Pantalon noirâtre, chemise blanchâtre, tous cradingues. Le ciel nuageux, branches d’arbres et feuilles de bananiers agités par le vent, et, à quelques cent mètres, le spectacle d’oiseaux gazouillant cachés sous la feuillée donne l’impression d’être au Rwihinda, ce lac du nord qui constitue le lieu d’hibernation pour les oiseaux migrateurs.

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Il n’y a pas de statistiques sur les jeunes burundais emmenés en Tanzanie

Les chants de ces oiseaux rythment les coups de houe de Pontien, celui qui maintenant préfère travailler dur étant chez-lui qu’à l’étranger, car, les seuls trois mois qu’il a passé en Tanzanie ont été pour lui un pire cauchemar. Chaque fois qu’il s’en rappelle, il sent le cœur brisé. Témoignage.

Pontien a abandonné l’école l’année dernière car il en avait marre. Après plus d’un mois d’oisiveté, il a été attiré par des jeunes de son âge qui, en provenance de la Tanzanie, rentraient avec de beaux habits et des téléphones. «Il y a beaucoup d’argent. Si tu y arrives, tu ne seras plus pauvre», le rassuraient-ils. Pontien a alors eu l’ardente envie de s’y rendre. C’est un certain Emmanuel qui l’y conduira…

Comment les faits se sont-ils déroulés ? La nuit du 14 août 2018, le jeune Pontien se tire de chez-lui à l’insu des parents. Il rejoint Emmanuel qui l’attendait quelque part, non loin. Sans tarder, ils prennent le chemin en direction de la Tanzanie, toutes les précautions ayant été prises pour éviter d’être repérés. Pas question de se parler. Dans l’obscurité, ils avancent à longues enjambées, assourdis par les bruits de toute sorte d’insectes. Cinq heures plus tard, ils rejoindront Claude, 15 ans, qui les attend à Bukemba, non loin de la frontière burundo-tanzanienne. Emmanuel se chargera donc d’emmener les deux jusqu’au petit centre agricole de Nkanda, dans la région de Kasulu en province de Kigoma (nord-ouest de la Tanzanie).

Arrivés sur place, Pontien et Claude sont profondément intrigués de voir Emmanuel chercher des clients, principalement des fermiers, qui pourraient être intéressés par la livraison. Quelques coups de fils après, le premier acheteur arrive et la vente aux enchères est lancée. Emmanuel s’adresse à lui : «J’ai amené deux. Combien me donneras-tu ?». Avant de réagir, le Tanzanien s’approche lentement des deux jeunes. Il fixe d’abord le regard sur Pontien, puis saisit le biceps de son bras gauche avant de le relâcher. Il se tourne ensuite vers Claude et fait la même chose. Ainsi, il réplique : «Pour le premier, je donne 30 mille shillings et 25 mille pour le second». Mais Emmanuel n’est pas content de l’offre: «Ce n’est pas du tout suffisant».

Le deuxième acheteur débarque sur vélo. Celui-ci, donnera respectivement 35 et 30 mille shillings pour les deux. Mais Emmanuel n’est toujours pas satisfait. Il faudra alors un troisième fermier pour que l’accord soit conclu. Cet homme grand, gros et à longue barbe, acceptera de débloquer 40 mille shillings pour chacun des deux jeunes burundais qui ne savent même pas ce qui les attend. «Bon, d’accord ! On va faire la livraison», réagit Emmanuel. Pontien et Claude devront, depuis lors, travailler comme «esclaves» dans différentes plantations de leur maitre. Et Emmanuel va disparaitre.

Après cet échange, Pontien est complètement désillusionné. «J’ai vite compris que la voie sur laquelle je m’étais engagé n’était pas la bonne. Je voyais ces types porter de beaux habits mais je ne m’étais jamais imaginé qu’ils s’enrichissent en faisant du trafic d’êtres humains. C’est de l’argent sale !», s’insurge-t-il. Il y a une autre chose qui offense le jeune homme : être vendu comme une chèvre au marché. «Depuis lors, j’ai senti qu’il m’était impossible de rester en Tanzanie. Trois mois plus tard, j’ai eu un ticket retour et suis directement retourné au pays. Je préfère vivre pauvre chez moi que d’être esclave», précise-t-il.

Un gamin décapité, mutilé

La victime s’appelle Vianney, 12 ans. C’était un copain de Jonas, 13 ans. Tous les deux étaient ensemble à l’école primaire de Kamaramagambo quand, au mois de septembre dernier, ils ont été incités à déserter, puis emmenés en Tanzanie. Regrettablement, ils n’auront pas la chance de rentrer tous. Bien que traumatisé, Jonas a accepté de se confier à Ivomo. Le témoignage est accablant.

Le 8 septembre 2018, Jonas et Vianney, sont approchés par un certain Sibomana. Celui-ci promet de leur montrer un endroit, loin des parents, où ils peuvent gagner beaucoup d’argent en peu de temps. En Tanzanie. Impressionnés, les deux gamins insistent pour qu’il les y conduise. Et voilà, le lendemain, ils se mettent en route. Comme Pontien et Claude, ils se retrouveront aussi à Kasulu, deux jours plus tard. Sibomana ne tardera pas à les livrer à un acheteur en échange d’argent.

Les parents, à la recherche de leurs enfants depuis déjà deux semaines, finissent par découvrir que c’est Sibomana qui les a menés hors du pays. En colère, ils l’obligent à les ramener immédiatement. Sibomana sait bien que s’il ne fait pas ce qu’on lui demande, les parents ne tarderont pas à appeler la police. Et d’après le code pénal burundais, une personne accusée de trafic d’humains peut être condamnée jusqu’à 20 ans de prison.

Trois mois plus tard, c’est-à-dire en novembre, Sibomana prend son vélo et retourne en Tanzanie pour chercher les enfants. Quatorze heures et demie, sous le soleil accablant, il débarque à Nkanda dans la plantation où ils sont entrain de sarcler. Sueur, fatigue,…. Il s’assoit par terre et demande de l’eau à boire. Jonas soulève vite un bidon de sept litres et donne à celui qui les a vendus trois mois plus tôt. Sibomana met le bidon sur sa bouche et avale plusieurs gorgées à grand bruit. Il ne se souviendra même pas qu’il s’agisse de l’eau recueillie dans des flaques. Ouf ! La soif est étanchée. L’homme reprend ses forces et décide de se reposer un peu. Le soir, il restera avec Jonas et Vianney dans la plantation et ne leur dira rien de sa mission avant le lendemain. Très tôt le matin, les deux gamins quittent le lit et vont reprendre leur travail de tous les jours. Coups de houes, rythme, cadence,…, et une chanson en Kirundi.

Sibomana se met aussi debout et les rejoint dans la plantation. Sans même attendre qu’ils finissent leur chanson, il leur dit : «je dois vous ramener immédiatement». Et d’ajouter : «vos parents n’ont pas cessé de vous chercher depuis que vous êtes partis. Allez, on doit partir». Ainsi, Jonas et Vianney déposent  leurs houes, puis suivent Sibomana. Ils montent, à deux, sur le porte-bagage de son vélo. Avec un sac sur le dos, Vianney monte le dernier. Pédales, pédales, pédales,…Ils roulent tellement vite qu’ils espèrent regagner le Burundi avant la tombée de la nuit. Six heures plus tard, ils arrivent au pied d’une montagne à Nyalugusu, l’une des régions abritant des réfugiés burundais. Les deux gamins doivent alors descendre de la bicyclette pour marcher. Ils grimpent la  montagne pendant une trentaine de minutes. Arrivés à la cime, ils montent de nouveau sur le vélo. Mais, ayant à peine commencé à pédaler, Sibomana voit en face d’eux, à 100 mètres, un groupe d’hommes armés de machettes et de gourdins. Le groupe s’approche avec vitesse. Pris de panique, Sibomana alerte les gamins.  «On est attaqués. Allez ! Éloignez-vous ! Courez !». Vianney et Jonas sautent rapidement et courent très vite vers la forêt, dans deux directions différentes. Sibomana, lui, monte vite sur son vélo puis rebrousse le chemin. Il retourne à Nkanda.

Les malfaiteurs se scindent en deux groupes. Le premier poursuit Jonas, l’autre Vianney. Toutefois, Jonas court tellement vite que le groupe ne parviendra pas à l’atteindre. Tous les bandits se concentreront donc sur le pauvre Vianney seulement…

Et Jonas continuera de courir en direction de Nkanda et ne s’arrêtera pas avant d’y arriver. Vers 20 heures, il y débarque, extrêmement fatigué. Il y trouve Sibomana qui y est arrivé plusieurs heures avant. Ce dernier se rend compte vite qu’il y a quelque chose qui cloche : «Où est Vianney ?», demande-t-il. «Je ne sais pas. On est allé dans des directions différentes. Je croyais qu’il était arrivé», répond Jonas avant d’ajouter : «peut être qu’il a été enlevé». Après cet échange, suivra une transition de silence. Entretemps, Sibomana se souvient qu’il a l’obligation de ramener les gamins chez leurs parents faute de quoi il s’exposerait à des poursuites judiciaires. Il dirige son regard vers Jonas et son Boss de Nkanda qui était venu s’en quérir de la situation, puis leur dit à mi-voix: «demain matin, on doit y retourner pour le chercher».

Emu, le Boss décide aussi de se joindre à la recherche. Tôt le matin, tout le monde est debout. Ils se mettent en route, tous à vélos. Quelques heures plus tard, ils arrivent à Nyalugusu et commencent la recherche. Les trois pénètrent le vaste terrain couvert de bois et de nombreux arbres, par où Vianney était passé en s’éloignant, un jour plus tôt. A chaque pas, ils vérifient dans des buissons, à gauche et à droite, mais aucun signe. Vingt minutes, trente, … Cinquante cinq minutes plus tard, ils tombent sur un corps de quelqu’un dont les habits ressemblent à ceux de la victime, près d’un buisson. Mais difficile de la reconnaitre. Sa tête est tranchée, les bras et les jambes amputés, mouches et insectes partout. Coup de tonnerre pour tous les trois. Le corps commençait déjà à se décomposer. Silence de mort pendant un instant. En même temps, on pouvait facilement entendre chez Jonas, les battements de son cœur. Après un soupir prolongé, le Boss, s’approche des membres du corps séparés. Il chasse d’abord les mouches à l’aide d’un feuillage, puis rassemble les parties, Sibomana et Jonas tenus à l’écart, assistant impuissamment, larmes dans les yeux. Le Boss décidera ensuite que le corps soit enterré sur place. Après les funérailles, les trois retourneront à Nkanda, tristes et désespérés. C’est la tombée de la nuit…

Le lendemain matin, Sibomana et Jonas rentrent au Burundi pour annoncer la mauvaise nouvelle aux parents de Vianney. La mère de la victime, sous le choc permanent, finira par présenter des signes de traumatisme. Elle accuse toujours Sibomana et le tient responsable de la mort de son enfant. Et jusque là, l’administration locale n’est au courant de rien.

Pourquoi ces jeunes s’en vont ?

D’après les résultats de l’enquête d’Ivomo, ils sont pour la plupart motivés par beaucoup d’éléments dont un goût prononcé pour l’aventure, une envie de travailler dans un contexte culturel différent ainsi que la quête de la liberté et de la fortune.

Le phénomène des jeunes qui cherchent à tout prix l’indépendance est déjà connu des experts. Par exemple, il a été traité par le Père catholique, Tony Anatrella, dans «Le monde des jeunes : qui sont-ils, que cherchent-ils ? ». Ce Psychanalyste et Spécialiste de Psychologie Sociale affirme que les jeunes dans l’âge de la postadolescence veulent devenir psychologiquement autonomes tout en cherchant à affermir leur self.

Nazer, 17 ans, est de cette catégorie. Il trouve embêtant pour un jeune de rester dans la maison des parents. «Les parents imposent des règles que je n’aime pas. On n’a pas de liberté à la maison. Tout ce qu’on fait, ils veulent savoir. Ce n’est pas juste. Ils ne donnent pas le choix à leurs enfants. Je suis parti en Tanzanie pour la première fois quand j’avais 11 ans», déclare le jeune homme.  Six ans après, Nazer se réjouit du fait qu’il a réussi à voler de ses propres ailes : «J’ai pu gagner de l’argent avec l’aide de personne. Dieu m’a donné des mains».

Comme le phénomène touche les provinces de l’est, il se trouve que la Tanzanie est le seul pays le plus proche et le plus attrayant pour ces jeunes.  Nduwimana, l’ami de Nazer, a révélé ce qui l’a agréablement attiré. «La plupart des jeunes retournés de la Tanzanie parlent souvent le Kiswahili et le Giha. J’aime beaucoup ces langues. Je ne veux pas rester chez mes parents où je parle une seule langue comme une vache. Ce n’est pas cool du tout», indique-t-il.

La pauvreté n’est pas non plus à ignorer parmi les causes de l’exil massif des jeunes. Siwema a 16 ans. Il a abandonné l’école en 2015 pour essayer d’aider ses parents qui n’avaient rien. «Je ne voyais pas d’avenir pour moi et mes parents. C’est ainsi que j’ai été obligé d’aller en Tanzanie pour gagner la vie», explique-t-il. «Pour le premier trimestre j’ai gagné 200 mille shillings que j’ai utilisés pour embaucher des employés qui aident ma mère dans les travaux champêtres. Aujourd’hui, tout va bien», ajoute-t-il.    

Contrairement à Siwema, Cyriaque a des parents riches. Il a opté pour partir en Tanzanie avec le seul souci de chercher sa propre fortune : «mon seul rêve était d’avoir au moins un vélo, de beaux habits, un téléphone, un panneau solaire et de l’argent pour me construire une maison. J’ai eu tout cela sauf la maison. Je compte y retourner bientôt», précise-t-il.

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Certains s’achètent des vélos en Tanzanie

Au Burundi, le taux de chômage moyen est de plus de 60%. En plus, depuis l’éclatement de la crise de 2015, les principaux partenaires qui finançaient à 40% le budget du gouvernement se sont retirés. Leur retrait a enfoncé la population qui vivait déjà à 65% en dessous du seuil de pauvreté.

Cela décourage aussi la jeunesse et fait qu’elle ne veuille plus perdre leur temps sur le banc de l’école. Par exemple Nduwimana. Choqué par le taux de chômage croissant, il a abandonné l’école au mois de septembre dernier. «La plupart de mes voisins diplômés n’ont pas d’emploi. Je les vois toujours à la maison. Ils ont faim. Je ne veux pas perdre mon temps à l’école comme eux», déclare-t-il. Et d’ajouter : «La vie que je mène en Tanzanie n’est pas la plus extraordinaire. Mais quand même je parviens, malgré la fatigue, à trouver à manger et de l’argent que j’envoie à mes parents».

Pour conclure

C’est principalement le goût pour l’aventure, l’envie de travailler dans un contexte culturel différent, le chômage, la pauvreté, la recherche d’indépendance et de fortune, qui sont à l’origine des départs massifs et des «disparitions» des jeunes pour la Tanzanie. Cependant, les conditions dans lesquelles ils vivent sont déplorables. Comme le seul emploi disponible là-bas est de travailler dans les plantations, lesquelles se situent beaucoup plus loin des centres, ces jeunes sont contraints de dormir dans les forêts et d’y passer plusieurs semaines voire des mois. En conséquence, ils se trouvent confrontés à plusieurs problèmes comme les maladies, les attaques de bandits armés et d’animaux.

En plus, jusqu’aujourd’hui, il n’y a pas de statistiques sur les jeunes burundais incités à abandonner l’école et emmenés en Tanzanie.

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