«Les ennemis du pays» : alibi ou échappatoire ?

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Depuis un certain temps, des autorités burundaises ont développé un argument qui, semble-t-il, leur permet d’échapper à toutes les situations embarrassantes ou scandaleuses se produisant dans le pays. L’expression «ennemis du Pays» est, miette à miette, devenue formule générale dans leur bouche pour désigner des activistes ou opposants en exil, taxés d’être derrière  presque tous les crimes commis sur le territoire burundais. Mais, commanditeraient-ils vraiment tous les crimes que l’on voit ou s’agit-il d’une guerre de communication?  La stratégie de communication que le gouvernement utilisait en 2015, peut-elle toujours marcher en 2019 ?

Dans cet article, on essaie, sur base de quelques exemples, de décortiquer ces questions.  Ce qui est évident c’est que depuis l’éclatement de la crise de 2015, le pouvoir de Gitega et ses opposants en exil sont tous sur la défensive, l’un accusant l’autre de tous les maux. Ils s’affrontent souvent via les médias ou les réseaux sociaux. Ainsi, accusées à plusieurs reprises de violations de droits humains, les autorités semblent avoir découvert un moyen détourné de s’innocenter. Prenons quelques cas les plus récents :

Retrait des troupes burundaises de l’Amisom : «un complot !»

Alors que le départ de Somalie du premier contingent a eu lieu ce jeudi 21 février 2019 dans la soirée, et que le retrait n’a pas du tout plu aux autorités burundaises, les deux chambres du Parlement s’étaient conjointement réunies en urgence, quelques heures avant l’arrivée de ces troupes à Bujumbura. Objectif : débattre le sujet en présence des ministres de la Défense et de la Sécurité Publique, puis recommander au gouvernement l’attitude à prendre face à la situation.

Au moment des débats, beaucoup d’intervenants y compris les deux ministres, ont estimé que le retrait des militaires burundais de l’Amisom (Mission africaine de maintien de la paix en Somalie) était une conspiration orchestrée par les «ennemis du Burundi». Ils en ont donné la liste: l’Union européenne(UE), l’Union africaine (UA), Paul Kagame du Rwanda et l’ancien président burundais Pierre Buyoya (actuel Haut représentant de l’UA pour le Sahel et le Mali).

Le ministre de la Défense, Emmanuel Ntahomvukiye, a insisté sur l’implication de Pierre Buyoya : «comme Haut fonctionnaire de l’Union africaine, on ne doute pas qu’il est parmi ceux qui influencent l’UA pour qu’elle prenne de mauvaises décisions contre le Burundi. Car, on sait qu’il a mal accueilli l’émission, par la justice burundaise, d’un mandat d’arrêt contre lui. Il veut se venger», a-t-il précisé. «On sait aussi qu’il travaille avec le Rwanda. Toutes les réunions s’y déroulent», a-t-il ajouté.

Voici la logique des officiels : on est innocents, on est victimes d’un complot, l’enfer c’est les autres, …tout est blanc chez-nous. Dans tout ça, où peut-on placer la diplomatie ? En tout cas, si réellement on veut guérir et construire le pays de façon durable, on devra apprendre à reconnaitre nos erreurs et à dire la vérité à nos enfants.

Et si la décision de retirer les troupes burundaises de la Somalie était une façon de sanctionner le gouvernement suite à son refus de dialoguer avec l’opposition ? Dans ce cas, il serait insensé pour les autorités, lesquelles ont accédé au pouvoir suite au dialogue, de se lamenter. D’ailleurs on constate que les contingents d’autres pays n’ont pas été inquiétés.

Dérapages des policiers : «toujours commandités !»

Deux courtes vidéos circulent sur les réseaux sociaux depuis mercredi 20 février 2019. On y voit des policiers armés  de kalachnikovs obliger un vieil homme de faire poids arrière, cette punition militaire consistant à élever les jambes sur le mur tout en laissant les bras sur le sol, avant de se mettre à le malmener et le torturer. On entend aussi l’un des policiers dire : «donnez-moi une machette bien aiguisée pour que je lui tranche la gorge».

La scène s’est produite à Mugara dans la zone de Gatete (province de Rumonge), environ 100 kilomètres au sud de la capitale économique Bujumbura.  D’après des témoins, les policiers étaient en train de traquer des gens suspectés de sorcellerie. Ces agents sont en outre vus, sur des photos, ayant pointé une arme sur la victime. Plus tard, ils la remettront au gouverneur de Rumonge, Juvénal Bigirimana qui, à entendre son discours, soutient totalement le travail de ces policiers : «Ce vieil homme l’a bien avoué. Il est sorcier et reconnait avoir tué des gens. Nous, administratifs, pouvons jamais cautionner de tels actes. Il doit être puni»,  a-t-il déclaré devant une foule de gens à Mugara.

Les deux vidéos ayant fait le tour du monde, le ministère de la Sécurité publique n’a pas tardé à annoncer, à travers son compte tweeter, l’ouverture d’une enquête : « les malfaiteurs ont été identifiés et arrêtés. Ils opéraient sur commande des ennemis du Burundi à la veille de la session du Conseil des droits de l’homme à Genève».

Ce vendredi, il y a eu flagrance pour Vyemero, le vieil homme suspecté de sorcellerie et torturé par des policiers. Il a ensuite été condamné à 20 ans de prison ferme. Mais paradoxalement, aucun de ces policiers n’a été puni.

Une autre vidéo montrant un certain Modeste Irankunda en train de subir des actes de torture sans vêtement, au sud du pays, avait circulé sur les réseaux sociaux au début du mois de février. On y voyait les parties génitales de la victime attachées par une corde, et des gens non identifiés en train de la frapper. Plus tard, le porte-parole du ministère de la Sécurité publique, Pierre Nkurikiye, fera une révélation intéressante : «les tortionnaires vus dans la vidéo agissaient sur commande de Pacifique Nininahazwe, l’un des ennemis du Pays, pion des colons». Pacifique Nininahazwe est l’un des activistes en exil opposés au troisième mandat.

On ne reviendra pas sur l’assassinat du pauvre conducteur de vélo, par un agent de police, en plein centre ville le 5 février 2019  à Bujumbura…

Quelquefois, les autorités ont raison de se mettre en colère

Depuis l’éclatement de la crise en 2015, les opposants et activistes en exil on entamé des campagnes de communication tous azimuts sur les réseaux sociaux contre le gouvernement de Pierre Nkurunziza, qu’ils considèrent comme illégal. Parfois, certaines de ces communications relèvent de rumeurs et de mensonges. C’est ainsi que le sentiment des autorités qu’il y a un «complot international visant à les renverser ou à montrer qu’elles ont tort» s’est renforcé.

Prenons l’exemple d’une communication qui a récemment énervé pas mal de Burundais. Pourtant, livrée par une icône dans le métier de journalisme, l’homme le plus respecté, Innocent Muhozi. Dans une interview qu’il a précédemment accordée à la Télévision renaissance sur l’assassinat du président Melchior Ndadaye, premier président hutu démocratiquement élu au Burundi, ce journaliste le plus expérimenté, affirme sans même douter que le héro national de la démocratie a été assassiné pour avoir refusé de se soumettre aux ordres de Habyarimana et Mobutu, respectivement présidents du Rwanda et de la RDC de l’époque.

Alors que Gitega vient d’entamer une campagne, aussi controversée, visant à chercher les bourreaux du président Ndadaye, Muhozi tente d’expliquer son point de vue : «le président Ndadaye n’a pas été bien accueilli par le président Habyarimana ni par le président Mobutu à l’époque parce que des élections démocratiques qui venaient de se tenir au Burundi étaient comme une accusation sur leurs systèmes qui perduraient et qu’ils ne voulaient pas réformer. Ils ne voulaient pas introduire un processus démocratique digne de nom. Le deuxième aspect, le président Habyarimana voulait parrainer le président Ndadaye, Ndadaye n’acceptait pas ce parrainage… ».

Il faudra peut-être beaucoup d’années à Muhozi pour prouver aux 12 millions de Burundais que l’armée et les dirigeants burundais d’alors n’y sont pour rien.

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