Conflits agro-pastoraux : « bouclez la gueule de vos troupeaux qui broutent nos champs !»

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Au Burundi, la population vit à 90% de l’agriculture, mais la démographie galopante face à une superficie qui n’augmente pas pose un problème insoluble. Elle est devenue source de violents litiges entre agriculteurs et éleveurs ruraux sur de nombreuses collines. Pour éviter ces conflits, certains éleveurs adoptent une stratégie insolite : museler leurs troupeaux à l’aide de bouteilles en plastique coupées, depuis la sortie de l’étable jusqu’aux pâturages. Reportage.

Pour découvrir ce phénomène, il suffit de faire un déplacement sur différentes collines de Kayanza, l’une des provinces les plus peuplées du Burundi, ou dans le Kumoso, région essentiellement agricole. La surpopulation dans ces territoires menace sérieusement toute sorte de jachère qui pouvait servir de pâturage. Les terres y sont presque toutes labourées douze mois sur douze.

La tension y est donc très forte entre agriculteurs et éleveurs. Les troupeaux endommagent les champs. Les conflits s’aggravent. Des conciliations sont organisées par des notables sur différentes collines, elles se soldent généralement par des amendes pour les éleveurs, mais cela ne règle pas le problème qui est d’abord celui de la pauvreté des uns et des autres. Sous le poids de la pauvreté et la famine, certains agriculteurs useraient des moyens les plus dangereux pour protéger leurs plantations.

Du poison sur les cultures !    

Certains agriculteurs mettraient du poison sur leurs champs, de tubercules surtout, pour les protéger contre l’incursion des troupeaux.

Notre reporter a visité les communes de Gahombo et Gatara dans la province de Kayanza (vers le nord du pays) où les conflits sont les plus fréquents. Il a rencontré Fulgence*, dans la zone de Nzewe (à Gahombo), frontalière de la zone de Ngoro (à Gatara) dont elle est séparée par la rivière Ruvubu. Des champs et des lieux où pâturent les bêtes, c’est tout ce qu’on peut observer le long de ce cours d’eau. Ainsi, le fait que ces pâturages et ces plantations soient proches les uns des autres, accroit le risque de voir les cultures endommagées par les troupeaux. Et cela attise souvent les conflits. D’ailleurs, Fulgence* se rappelle d’un cas qui l’a fortement marqué il y a des mois. Témoignage.

Un fermier que nous appellerons Alexandre possède des champs le long de la Ruvubu, côté Nzewe. En 2017, les conflits entre éleveurs et agriculteurs s’y sont intensifiés. Un jour, le fermier a rassemblé les gens de sa localité et leur a dit : « j’en ai marre de ces dégâts à mes cultures. Je vous mets en garde. Celui dont le troupeau sera surpris dans mes champs, gare à lui ».  Après cela, l’homme est parti. Mais personne n’a compris ce qu’il voulait insinuer.

Quelques jours plus tard, un vacher qui gardait son troupeau près de la rivière a eu un moment de distraction et quatre vaches de son troupeau ont pénétré à son insu dans les champs d’Alexandre* et brouté ses cultures. A la surprise de tout le monde, les quatre bovidés mourront trois heures plus tard, et l’incident laissera les habitants sans voix. Bouleversés, ceux-ci ont cherché à comprendre ce qui s’était passé. Constat : des substances détruisant les fonctions vitales avaient été mises sur les cultures, surtout celles proches des pâturages. Qui y aurait répandu ce poison ? Il n’y a jamais eu de réponse.

Un membre de la famille à qui appartenait le troupeau confirme les faits à Ivomo, sous couvert d’anonymat. « On s’est vite souvenu de la façon dont Alexandre* nous avait avertis d’un châtiment. On n’y avait pas fait attention. Certains ont voulu nous faire croire que c’était un simple accident. Mais comment quatre vaches pourraient directement mourir après avoir brouté dans un même endroit ?», s’interroge-t-il. « L’administration locale n’a pas voulu s’impliquer pour ses propres raisons. Ma famille n’a pas osé déposer plainte contre l’agriculteur. Tout le monde a gardé le silence, et l’affaire a été complètement ignorée », a-t-il ajouté.

D’après des habitants de la localité, des incidents similaires se seraient déjà produits auparavant. Mais ils ont peur d’en faire état publiquement. « Il est difficile d’accuser quelqu’un quand on ne l’a pas bien vu commettre un crime », explique l’un d’eux.  

Les administratifs contactés qualifient ces informations de rumeurs.

Les gueules des animaux muselées

Pour prévenir les litiges et éviter les incidents, certains éleveurs prennent l’habitude d’enserrer les museaux de leurs bêtes dans des goulots de bouteilles en plastique avant de les mener paitre. Cette méthode radicale empêche les animaux de toucher aux cultures des voisins durant le trajet vers les pâturages, car c’est à ce niveau que se produit la plupart des incidents. Il faut préciser que les bouteilles utilisées sont des déchets jetés après leur usage.

Le reporter d’Ivomo a rencontré, dans la commune de Kinyinya, en province de Ruyigi (est du pays), Balthazar*, 61 ans. Il est 7 heures du matin. Le vieil homme est en train de museler ses bêtes, une à une, avant de les conduire au pâturage.

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Le procédé de museler les bêtes commence à se répandre dans plusieurs régions du pays

Ayant coincé l’une des chèvres entre ses jambes, le vieil homme se confie au reporter. « C’est le seul moyen d’éviter des problèmes. L’année passée mes chèvres ont endommagé les champs de manioc d’un voisin. J’ai dû payer cher. Pour chaque bouture détruite, je payais 5000 Fbu et on multipliait par le nombre de boutures », dit-il. « Les dégâts sont, pour la plupart des cas, occasionnés en parcourant le chemin vers le pâturage. Mais depuis que j’utilise ce nouveau procédé, tout va bien », ajoute-t-il.

Certains préfèrent se débarrasser de leurs troupeaux. Par exemple Zacharie*, habitant de la zone de Ngoro à Gatara. Ses douze chèvres étant devenues une grosse charge et une source d’ennuis pour lui, il a dû les vendre, renonçant ainsi au fumier qu’elles lui procuraient. « Elever ces bêtes était devenu source de stress pour moi. Tu ne sais pas à quel point ça peut provoquer une maladie du cœur, quand tu ne dors pas, t’attendant presque toujours à un litige », confie-t-il. «Le manque de pâturages, les amendes de presque tous les jours,… c’est un souci permanent. C’est pour cela que je m’en suis débarrassé», précise-t-il.

Des autorités alertées

Certaines autorités aux différents échelons administratifs commencent à se préoccuper du problème. Par exemple, le 11 février 2019, le gouverneur de la province de Muyinga (nord-est du Burundi) a annoncé une série de mesures interdisant toute divagation d’animaux domestiques dans sa province. Les mesures visent à protéger, à faire respecter les biens et propriétés de chaque citoyen, lit-on dans son communiqué. «Celui dont le troupeau sera attrapé en train d’abimer les champs d’autrui, verra toutes ses bêtes définitivement saisies», poursuit le communiqué.

Au mois d’août dernier, l’Assemblée nationale avait adopté une loi instaurant le système de stabulation permanente et interdisant toute divagation d’animaux au Burundi. Mais sous la pression des conflits qui se multiplient, des autorités locales ne veulent pas, semble-t-il, attendre le délai d’entrée en vigueur de cette loi, qui est de trois ans, à compter de la date de sa promulgation. Ce délai a été fixé pour permettre aux éleveurs de mieux se préparer.

D’après le Ministre de l’Agriculture, Déo guide Rurema, cette loi vient à point nommé. Il affirme qu’à part les problèmes souvent observés entre éleveurs et fermiers, l’élevage extensif pose un autre problème : celui de la transmission et de la propagation des maladies infectieuses et non infectieuses.

«C’est pour ces raisons que le ministère de l’agriculture appelle les agro-éleveurs à adopter progressivement la stabulation permanente, mode d’élevage qui améliore la santé du bétail et procure une bonne production sans nuire à l’environnement ni aux intérêts d’autrui», a déclaré le Ministre avant de conclure : «les Directions provinciales de l’agriculture et de l’élevage vont aussi bientôt être restructurées. Car le gros du travail se fera désormais sur terrain pour accompagner les éleveurs».

*les noms ont été changés

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