Burundi : des élèves contraints aux mariages et travaux domestiques après l’échec en 9ème année

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Les effectifs élevés d’écoliers qui échouent au concours national de 9ème année depuis 2016, suscitent des débats dans des milieux intellectuels. Alors que les écoles de métiers qui devraient les accueillir sont en nombre insuffisant, l’une des préoccupantes questions qui reviennent souvent est celle-ci : où vont les dizaines de milliers d’enfants qui échouent à l’épreuve de 9ème année chaque année ? Ivomo s’est penché sur le problème.

Précisons d’abord que 2016 est l’année où a eu lieu la première édition du concours national de 9ème année, lequel donne accès à l’école post-fondamentale. On est dans le nouveau système d’enseignement, lequel déploie les cycles de l’école primaire. A cet effet, le concours se fait désormais en 9ème année au lieu de la sixième comme c’était le cas dans l’ancien système (sous les régimes d’avant 2005).

Cet ancien système faisait l’objet de nombreuses critiques de la part des membres du parti hégémonique CNDD-FDD. Rentrés du maquis en 2003, ils considéraient le concours de 6ème année comme une façon déguisée de limiter les effectifs d’élèves qui devaient avancer au secondaire, en bloquant l’accès aux enfants des pauvres. « Il est urgent de réformer le système pour d’ailleurs l’harmoniser à celui de la sous-région », estimaient-ils.

La réforme débutera avec la victoire du CNDD-FDD aux élections de 2005, et à l’issue desquelles Pierre Nkurunziza est porté à la tête de l’Etat. Sans tarder, celui-ci lance, la même année, le programme de l’éducation pour tous. 8 ans plus tard, il introduira en plus le nouveau système de l’enseignement basé sur l’école fondamentale (loi no1/19 du 10 septembre 2013). Cela lui permettra ainsi de déplacer le concours de la 6ème à la 9ème année. C’est la seule façon de donner la chance d’avancer à un plus grand nombre d’enfants, expliquera-t-il.

Mais, paradoxalement, les élèves du nouveau système ne seront pas tous autorisés à poursuivre l’enseignement général comme avant. Une bonne partie de ceux-ci sera contrainte, après la 9ème année, d’intégrer les écoles de métier, lesquelles sont très peu nombreuses au Burundi. On va y revenir après l’analyse des données.

Le tableau ci-dessous montre les effectifs totaux d’élèves qui ont fait le concours en 2016 et 2017, ceux qui ont réussi et ceux qui ont échoué. Les données pour l’année 2018 ne sont pas encore disponibles.

  Elèves inscrits Ceux qui ont réussi  Ceux qui ont raté
2016 210.299 130.000 (60%) 80.299
2017 123.499 82.303 (66,6%) 41.196
TOTAL 333.798 212.303 121.495 (36%)

Voilà. 121.495 élèves ont donc échoué pour les deux années considérées, soit 36 % de tous les inscrits. La situation est réellement inquiétante. Or, jusqu’en avril 2017, le Burundi comptait seulement 132 centres d’enseignement de métiers créés dans le but d’insérer les élèves en échec dans le circuit d’études professionnelles. Mais malgré le taux d’échecs élevé, peu d’écoliers s’y sont fait inscrire. Sur plus de 41 mille cas d’échecs enregistrés en 2017, seulement six mille élèves ont fait l’inscription dans l’enseignement de métiers, d’après les données du Ministère de l’éducation.

Où est passé le reste ?  Pour en avoir le cœur net, le reporter d’Ivomo a recueilli des témoignages auprès de plus d’une dizaine d’élèves, leurs parents ou leurs proches dans les provinces de Gitega, Kayanza, Bujumbura et Bubanza. Reportage.

Chantal se marie

Il est 10 heures 42 sur la colline de Bugumbasha dans la commune de Makebuko en province de Gitega (centre du pays).

Notre reporter y est de passage pour rencontrer un ami. Il voit sortir d’une habitation, près d’où il se trouve, une jeune fille vêtue d’un Imvutano, costume traditionnel féminin en nylon de couleur blanche, souvent mis lors des fêtes importantes. La tête de celle-ci est couverte de voile. Tenant un bouquet de fleurs, elle est accompagnée des parents et voisins. Arrivés à la route, ils se mettent à chanter adieu et à danser, sous le rythme des applaudissements. Chansons émouvantes. Chantal, timide, incertaine, restera au milieu du groupe, les yeux orientés vers le sol. L’ambiance durera une dizaine de minutes.

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Surpris, le reporter veut savoir de qui et quoi il s’agit. « Elle s’appelle Chantal. C’est le jour de son mariage. Oh ! Comme c’est beau ! », l’un des voisins lui souffle dans les oreilles, enthousiasmé.

En réalité, cette jeune élève de 16 ans est parmi les milliers d’autres qui ont précédemment échoué au concours national de 9ème année.

A 11 heures pile, un taxi à bord duquel se trouve le mari et trois autres jeunes hommes, arrive. Tous en costumes noirs. Dans l’émotion, Chantal quitte les parents et rejoint son mari à l’intérieur du véhicule. Six autres personnes l’y suivent. Au total, le petit véhicule emmènera 10 personnes à son bord. Direction, la paroisse de Makebuko, à 8 kilomètres de Bugumbashi, pour une messe nuptiale.

Mais, avant de suivre les mariés, le reporter s’entretiendra d’abord avec les parents de la fille et ses frères. Il veut entendre leurs réactions par rapport à la situation. Emmanuel*, le papa, ne tardera pas à exprimer son allégresse. « Je suis enchanté de la voir se marier avant qu’elle ne me cause des problèmes. C’est ça l’essentiel. Qu’elle ait abandonné l’école, ça n’est pas ma préoccupation », déclare-t-il.

Vous craigniez des problèmes ? De quels problèmes parlez-vous ?, demande le reporter. Le sexagénaire lui répond : « n’insiste pas mon fils. C’est très compliqué. Si tu as mis au monde des filles, il faudra t’attendre à des problèmes à tout moment. La grande sœur de Chantal est tombée enceinte quand elle venait de terminer la 10ème année. Elle a ensuite raté deux années scolaires. Elle était intelligente et j’étais fier d’elle. Après le sevrage, elle est retournée à l’école. Mais quand elle s’apprêtait à terminer les humanités générales, elle a de nouveau été engrossée et a tout abandonné. Ça a été un coup dur, une honte pour la famille. Chantal n’a jamais fait ça. Si alors elle parvient à se trouver un mari en toute beauté, je ne peux pas ne pas m’en réjouir ».

Sentiment de bonheur pour les parents, mais amertume pour Richard*, le frère de Chantal. Ce jeune licencié est le seul à avoir terminé les études dans cette famille de 7 enfants. Il est opposé à toute idée de mariage de ses sœurs avant la fin des études. L’année dernière, il avait d’ailleurs essayé de chercher une école de métier pour Chantal mais n’y était pas parvenu suite au manque de moyens. Richard est sans emploi. Quand les parents et voisins se réjouissaient, le jeune homme est resté à l’écart. « Je suis choqué de voir mes parents danser. Ça montre qu’ils ne s’imaginent même pas les conséquences d’une telle situation à long terme. J’ai toujours expliqué mais ils ne m’ont jamais compris », regrette-t-il. Et de conclure : «il est difficile de changer la mentalité des Burundais ».

Contrains aux travaux domestiques ou à l’exil

Après l’échec, les élèves réagissent différemment. Certains quittent leurs familles pour aller chercher de l’emploi dans des milieux urbains.

Alexandre*, 16 ans, s’occupe de travaux ménagers dans la zone de Kanyosha, au sud de la capitale économique Bujumbura. Originaire de la province de Kayanza, il a dû s’éloigner de sa famille qui le considérait comme « vaurien » après qu’il ait échoué au concours national l’année dernière. « Mon père ne voulait plus me voir. Il a refusé de me payer les frais scolaires quand je voulais aller étudier ailleurs. Il me disait que ce serait une perte de temps. Je n’avais plus d’autre choix que d’aller chercher la vie », raconte-t-il. Et d’ajouter : « quand j’aurai l’argent nécessaire, je vais retourner à l’école ».

Son camarade Claude*, 17 ans, également domestique, ne partage pas cet avis. Il n’a plus aucune envie de regagner le tableau noir. « A plusieurs reprises, j’ai cherché une place au sein de différents établissements, mais les autorités m’en ont dissuadé sous prétexte d’effectifs élevés. J’ai été dégouté. Je compte travailler trois ans de plus et après je vais me marier », déclare-t-il.

D’autres réagissent par l’exil. Par exemple, Alice*, 16 ans. Elle est allée jusqu’en Ouganda. Mais les choses n’ont pas été faciles pour elle. Aussi originaire de Kayanza, elle quitte sa famille avec un montant de 650 mille Fbu dans sa poche. Objectif, aller chercher une école à Kampala. Le voyage lui prendra deux jours.

Arrivée sur place, elle achète le matériel de première nécessité comme un matelas et une paire de draps, mais doit garder une certaine somme pour la survie. Un mois plus tard, tout son argent s’épuisera. La jeune fille doit retourner au Burundi pour chercher encore. Un certain samedi, vers le soir, elle débarque chez ses parents. La voyant revenir si peu de temps après, ceux-ci se rendent compte que l’aventure est impossible. Du fait qu’ils avaient vendu une partie de la propriété pour avoir les 650 milles emportés par le voyage, ils décident de tout abandonner. Alice*deviendra plus tard une « domestique ».

Se confiant à Ivomo, elle a affirmé que certaines de ses amies avaient pris le risque de voyager trop loin de leurs familles. « Je connais au moins quatre qui sont parties pour l’Oman. Je ne sais pas quel type de vie elles y mènent. Mais j’estime qu’elles n’avaient pas le choix », déclare-t-elle.

« L’attitude inappropriée des autorités scolaires »

La façon dont certains responsables d’écoles gèrent les abandons scolaires décourage des élèves qui souhaitent réintégrer.

Certains affirment avoir été malmenés par ces autorités quand ils ont tenté de regagner le tableau noir. Par exemple Emeline, 17 ans, originaire de la zone de Muramba dans la commune et province de Bubanza, nord-ouest de Bujumbura. Elle s’est heurtée au refus de son Directeur. Et après beaucoup de tentatives sans succès, elle finira par se marier.

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Il est 9 heures 45. Emeline est entrain de labourer un champ à 200 mètres de chez-elle avec son mari. Le ciel est nuageux. Enceinte de 8 mois déjà, elle semble très fatiguée. La première question du reporter est de savoir pourquoi elle a abandonné l’école. Voici son histoire.

En 2016, la jeune Emeline participe à la première édition du concours national de 9ème année mais échoue. Elle abandonne pendant une année. En 2017, elle veut réintégrer. Mais le Directeur de son établissement lui dit qu’il n’y a pas de place. Emeline ne va pas céder. Elle décide de se préparer de chez-elle pour refaire l’épreuve édition 2017, comme le Ministère venait de l’autoriser. Elle s’associe avec deux de ses amies  qui avaient aussi échoué. Elles réviseront, de la maison, pendant plusieurs mois.

A un mois de la tenue du concours, elles constatent qu’elles ont besoin d’explications de la part de ceux qui ont suivi les cours régulièrement. Elles commencent à se présenter à leur école durant les moments d’étude. Une semaine plus tard, le Directeur les trouvera dans la salle. Il les menacera publiquement avant de les obliger de vider les lieux. « Il n’y a pas de place pour ceux qui ont échoué. Si vous voulez réviser, aller le faire dans la jungle ou ailleurs » a-t-il déclaré. « Votre place est d’ailleurs chez vos parents. Allez les aider dans les travaux ménagers ou champêtres ! Sortez !», a-t-il tonné.

Les trois jeunes filles sont sorties, découragées. Elles ont tout abandonné. Emeline, actuellement agricultrice, se sent révoltée. « Je ne vois pas sur quelle base légale il peut nous empêcher d’étudier. La décision ne lui appartient pas. Ce n’est pas juste », s’insurge-t-elle. « Je ne souhaiterais pas mener la vie d’agricultrice. J’y ai été forcée. Quand je quitte les champs, je suis obligée de faire la cuisine. Ce n’est pas du tout cool », regrette-t-elle.

Ses parents sont d’une part lésés, mais, de l’autre, considèrent les enfants comme responsables de leurs échecs. Le reporter est allé les rencontrer à leur domicile.

Il est midi. La maman arrive des champs, la houe sur l’épaule. Donatienne Nizigiyimana donne karibu au reporter. Celui-ci suit la vieille dame de 57 ans jusqu’au salon de leur petite maison dont une partie des murs est construite par des briques adobes, et l’autre par des bois. Le mur en bois comporte tellement de trous qu’une personne se trouvant à l’extérieur parvient à voir ceux qui se trouvent à l’intérieur. En plus, une partie de la charpente est couverte de tuiles, l’autre par des feuilles de palmiers à huile.

Donatienne jette le tort d’abord sur les autorités scolaires qui ont refusé à son enfant de réintégrer l’école. « Elles savent bien qu’on n’a pas de moyens d’envoyer nos enfants dans des écoles lointaines. On est pauvres. On a été obligé de tout laisser tomber. On dirait que seuls les riches ont droit à l’école. Certaines autorités exigent même des pots de vin. Nous, on n’a rien à donner », déplore-t-elle.

Mais la vieille maman estime aussi que les enfants de sa localité ont une part de responsabilité dans leurs échecs. « La plupart des filles de Muramba partent avec le vent. C’est encore pire quand elles arrivent en 9ème année. Elles se croient adultes et commencent à courir derrière les garçons. Par exemple, cette année on a compté 12 filles de notre localité qui ont été engrossées. Je crois que c’est d’ailleurs cela qui cause leurs échecs », explique-t-elle. « Avant, ma fille était performante. Mais à un moment donné elle ne se concentrait plus. J’ai tout compris quand elle est venue me dire qu’elle était enceinte », précise-t-elle.

En conclusion

Le nombre d’élèves qui échouent au concours national de 9ème année dépasse de loin les capacités des écoles de métier disponibles. Il est clair que, suite au problème de manque de moyens, le gouvernement est dans l’impossibilité de faire face à l’excès d’effectifs d’élèves dû à la politique de l’éducation pour tous, lancée en 2005.

Les premiers élèves à bénéficier de cette politique, ont passé le concours de 9ème année, première édition, en 2016. Le système étant nouveau, plus de 80 mille écoliers échoueront. Cet effectif est alarmant. Or, à cette époque, le Burundi était en pleine crise politico-sécuritaire et financière depuis une année. Les principaux bailleurs venaient juste de couper les robinets, les sanctions ayant touché plusieurs secteurs du pays dont celui de l’éducation. En conséquence, la construction d’un grand nombre d’écoles de métiers promise par le gouvernement quelques mois plus tôt, ne se déroulera pas comme prévu. Des enfants du pays se retrouveront laissés à eux-mêmes.

Pour le moment, aucune solution n’est en vue. Le même gouvernement a refusé de dialoguer avec son opposition, l’une des principales conditions posées par les partenaires financiers pour lever les sanctions.

Il faut rappeler qu’en 2005, après la mise en place des premières institutions consociatives conformément aux Accords d’Arusha, qui ont mis fin à une terrible guerre politico-ethnique de 10 ans, les programmes de relance de l’économie burundaise et de l’éducation pour tous étaient bien appuyés par les bailleurs de fonds. Depuis 2015, ils sont partis. Leur retour devrait être conditionné par la volonté des autorités burundaises de s’engager dans le dialogue inclusif avec les opposants en exil qu’elles ont toujours qualifiés de « terroristes ».

*noms changés

 

 

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