Contestation contre le 3ème mandat de Nkurunziza : quatre ans après, Bujumbura vit toujours ses effets

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Le 25 avril 2015, le parti dominant– le CNDD-FDD – désignait Pierre Nkurunziza candidat à l’élection présidentielle de juin la même année. Le lendemain, l’opposition et la société civile appellent tous les Burundais à protester contre cette candidature qu’elles jugent anticonstitutionnelle. Depuis, une grave crise politique éclate : tensions, assassinats, emprisonnements, disparitions, des gens fuient en masse vers les pays voisins. Quatre ans après, quelle est la situation dans les quartiers réputés hostiles au troisième mandat ?  Un reporter d’Ivomo y a fait le tour. Il nous en fait le point.

Dans les quartiers de Musaga, Jabe, Nyakabiga, Ngagara, Mutakura et une partie de Rohero, la vie semble avoir repris son cours normal. Les habitants vaquent quotidiennement aux activités comme ceux des quartiers jamais touchés par la crise. Plus de fouilles ni de blocus policiers. Cependant, des fils de fer barbelé sont toujours installés aux entrées de ces quartiers.

A part les ronces artificielles, certaines routes restent, en tout temps, bloquées. Par exemple, celle qui passe devant le siège de la Radio-télévision nationale (RTNB), dans la zone de Rohero. Elle est occupée par des militaires de jour comme de nuit. La station avait été prise pour cible par des putschistes en 2015. Tout cela, c’est un signe que Bujumbura ne relâche pas au renforcement de la sécurité.

Les soirs, des policiers ou militaires, sur les portes de ces foyers de la contestation, contrôlent régulièrement des véhicules, obligent souvent des passagers à descendre en vue de la vérification des cartes d’identité. Ceux qui n’en ont pas sont retenus sur place pendant plusieurs heures. On ne les laisse partir qu’après avoir payé de l’argent.

Quartiers désormais contrôlés par des Imbonerakure

Malgré l’« accalmie » constatée dans ces quartiers, il s’y passe toujours des choses attirant l’attention.  Depuis janvier 2019, des imbonerakure ainsi que d’autres membres du CNDD-FDD qui y habitent, sont reprochés de tenir, sur des voies publiques, des réunions « étranges » et « inhabituelles » au cours desquelles ils brutalisent la population sous protection de l’administration. Les médias n’en parlent même pas.

Notre reporter a visité le quartier de Nyakabiga dans la commune de Mukaza. Il a personnellement assisté à des scènes étonnantes.

Vendredi 26 avril 2019, à 14 heures. Sous le ciel nuageux, des imbonerakure font irruption à la 10ème avenue du quartier III. Vêtus d’habits noirs, avec des lunettes fumées chez certains. Ils se comportent comme un corps de soldats bien que certains n’aient même pas mis de chaussures. L’un d’eux, le chef, porte une chemise semblable à une tenue militaire (tenue d’exercices). Sans tarder, il se met à commander. « Bloquez toute la 10ème avenue ! Personne n’a le droit d’y entrer sans l’autorisation. Si quelqu’un vous dérange appelez-moi ! », ordonne-t-il avant de partir, avec quelques copains, rejoindre un autre groupe d’imbonerakure sur l’autre bout de l’avenue. Au fait, ils voulaient y tenir un rassemblement.

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Deux imbonerakure bloquent la 10ème Avenue à Nyakabiga III

Ainsi, deux imbonerakure prennent position. Debout, immobiles, prêts à repousser celui qui tenterait de passer par l’avenue. Dissimulé dans une foule ébahie, le reporter est impatient de découvrir la suite. Les premiers passants, deux jeunes hommes et une fille, ne tarderont pas à arriver. Ils sont vite bloqués puis reçoivent l’ordre de s’éloigner de l’avenue. Mais ceux-ci tentent de résister. Le responsable des imbonerakure qui venait de partir constate qu’il y a un problème. Il revient en toute vitesse. « Pourquoi vous n’entendez pas ? Eloignez-vous immédiatement ! Dégagez ! », tonne-t-il avant de grincer les dents, devant la foule.

Les trois passent un moment de silence se regardant dans les yeux puis s’éloignent. Effroi, stupéfaction. En s’en allant, Alice*, l’un d’eux, déplore un acte de provocation. De la 12ème avenue, elle venait rendre visite à sa cousine. « Ils m’ont bousculée comme si j’étais une voleuse. On dirait qu’on est en période de guerre. Ce n’est pas normal. En plus, ils sont couverts par des autorités », regrette-t-elle.

André*, conducteur de véhicule, a subi le même sort. Il a reçu l’ordre de faire marche en arrière sous la menace de voir son véhicule brisé : « ces imbonerakure m’ont averti de mettre en pièces mon véhicule si je ne repartais pas immédiatement ».

Le phénomène n’est pas nouveau à Nyakabiga. Mercredi 24 avril 2019, à 16 heures. Notre reporter est alerté par des habitants du quartier I. Trente minutes plus tard, il y débarque. Il se déguise en citoyen ordinaire. Puis, va se déplacer de la 1ère à la 10ème avenue pour s’assurer de la situation. Arrivé à la 9ème avenue, il est bloqué par un groupe de jeunes. Ceux-ci lui intiment l’ordre de faire demi-tour. « Pourquoi dois-je rebrousser chemin ? Je vais à la 10ème avenue pour voir un ami. Laissez-moi passer », insiste-t-il. « C’est hors de question. Tu dois passer de l’autre côté. Ici c’est occupé », réagissent-ils. Un jeune homme, tenu à l’écart, suit de près la discussion. Quelques minutes plus tard, il s’approche avant de parler d’un ton sûr et autoritaire : « Uwo ninde ariko aravyonga ga nani ? » (C’est qui celui-là qui est en train de nous provoquer ? ». C’était certainement le chef.   

Sentant l’odeur de la menace, le reporter cherche comment se tirer. Mais avant de partir, il jette un coup d’œil à sa gauche et constate finalement que toute la 9ème avenue est fermée, des imbonerakure positionnés sur les deux entrées, est et ouest. En réalité, ces jeunes sécurisaient la zone pour permettre à un groupe de femmes, toutes membres du CNDD-FDD, d’y tenir une réunion, tables et chaises bien installées en pleine rue. Et paradoxalement, aucune autorité ne semble gênée. Les habitants sont obligés d’attendre la fin de la réunion pour regagner leurs résidences…

A côté de notre reporter, il y a Emmanuel*, l’un des habitants qu’on a empêchés de continuer. Également révolté, il décide d’appeler les agents de police qui sont à moins de 50 mètres. Un agent ne tardera pas à arriver. Néanmoins, quelque chose surprend Emmanuel*.  Le policier a reconnu l’un des imbonerakure et s’incline devant lui : « ah c’est vous ? Je pensais que c’était des insurgés. Si c’est vraiment vous, il n’y a pas de problème. D’ailleurs je reste ici pour vous aider à assurer la sécurité », a-t-il déclaré, souriant. La réunion s’est donc poursuivie sous haute surveillance, la population assistant impuissamment.

Sous l’effet de l’étonnement, Emmanuel* et le reporter décideront de vider les lieux de peur d’être arrêtés.   

L’an 2015, toujours dans la mémoire des Burundais

Le 26ème jour du mois d’avril 2019, les opposants et activistes en exil ont marqué la 4ème année depuis le lancement du mouvement de contestation, lequel, expliquent-ils, visait à protéger les Accords d’Arusha et la Constitution de 2005 qui en émane. Ces deux documents garantissaient le partage du pouvoir à travers la mise en place des institutions consociatives.

Ils ont également rendu hommage à des centaines de « pacifiques manifestants », victimes de la répression de 2015. Ces activistes et opposants reprochent le pouvoir de Nkurunziza d’avoir usé de la violence pour empêcher les manifestations. De l’exil, ils poursuivent leur campagne contre le régime à travers les réseaux sociaux…

Parallèlement, les imbonerakure ont commémoré la disparition de leur copain tué brulé, en 2015, par des manifestants en colère à Nyakabiga. Vendredi 26 avril 2019, était l’occasion de poser des gerbes de fleurs à l’endroit où s’est produit l’incident.

Le CNDD-FDD presque seul sur terrain

Les évènements de 2015 ont eu un grand impact sur les activités des partis politiques de l’opposition. Pas mal de principaux leaders de ces partis vivent en exil. Les quelques opposants qui restent au pays ont du mal à exercer leur activité politique.

Des arrestations des jeunes, pour la plupart, accusés soit d’« atteinte à la sureté intérieure de l’Etat » soit de « tenir des réunions illégales », sont signalées dans presque tout le pays. Par exemple, le parti CNL (Congrès national pour la liberté) d’Agathon Rwasa, nouvellement agréé, compte déjà plus de 130 de ses membres arrêtés depuis le mois de février 2019, d’après un des responsables.

Dans les quartiers réputés opposés au 3ème mandat, la situation est pire. Les signes ou symboles des partis d’oppositions ont disparu dans presque tous les endroits. Ceux qui avaient donné leurs maisons pour servir de permanences, ont, pour la plupart, dû fuir vers les pays voisins. Ceux qui sont restés, moins nombreux, ont arraché ou dissimulé ces symboles pour ne pas s’attirer la colère du régime.

Les quelques traces qui restent, notre reporter les a vues à Musaga, au sud de la capitale économique. Une maison à l’abandon, abritait la permanence du Mouvement pour la solidarité et le développement (MSD). L’un des partis qui étaient très dynamiques en 2015 contre le troisième mandat de Pierre Nkurunziza, accusé aussi par le pouvoir de collaborer avec les groupes armés. Actuellement, la permanence est cadenassée. Près d’elle, la nature a repris ses droits.

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Les propriétaires des maisons qui servaient de permanences ont fui le pays

Nostalgie pour certains anciens membres du parti qui sont encore au pays mais n’osent pas parler à haute voix. Par exemple Ezéchiel*, 36 ans. Il a préféré abandonner la politique que de fuir. De loin, le jeune homme a montré au reporter où ils exerçaient l’activité politique. « C’est dans cette maison là que le MSD, branche de Musaga, travaillait jusqu’à sa fermeture en 2015. La démocratie, la bonne gouvernance, les médias, …c’était vraiment cool à l’époque. Aujourd’hui, même si un habitant est tué, personne n’ose dénoncer de peur de subir le même sort », regrette-t-il.

Ezéchiel* avait un ami qui lui était cher et avec qui il participait aux manifestations. Malheureusement, il n’est plus. Éric* a été tué par des balles policières. Ezéchiel* se rappelle de ce jour-là : « certains policiers tiraient avec folie sur des manifestants à balles réelles. Ils en avaient blessé plusieurs qu’on avait vite évacués à l’hôpital. Mais Éric* avait été touché au niveau de la tête. Il n’a pas eu la chance. On aimait être ensembles à la permanence », précise-t-il, visage renfrogné.    

Autre chose, des bâtiments qui abritaient les principales radios indépendantes, les organisations de la société civile sont toujours inaccessibles. Le régime reproche leurs responsables d’avoir joué un rôle dans le putsch manqué du 13 mai 2015. Les propriétaires de ces édifices se sont vus refuser le droit de les récupérer pour y exercer d’autres activités.

Quand le régime se méfie de ses « confidents »   

Ce ne sont pas seulement les Burundais considérés comme « ennemis » qui sont menacés. Le régime éliminerait aussi ses collaborateurs une fois que leurs missions sont terminées.

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Plus de mille Burundais ont été tués depuis 2015

Les habitants de Musaga se rappellent sans doute de quelques informateurs et/ou collaborateurs du Service national de renseignement (SNR) qui, avaient-ils toujours déploré, faisaient la loi dans ce quartier de 2015 jusqu’à la moitié de 2017 : Aimé Arakaza alias Musaga, Audifax Ndayizeye, Eddy Nduwimana, Cédric Kwizera et Ligan Harerimana. Les deux premiers collaboraient déjà avec l’institution bien avant 2015. Mais les trois autres avaient été recrutés parmi les jeunes armés des quartiers hostiles au régime. L’histoire.

Après les attaques coordonnées du 11 décembre sur les camps militaires, le SNR se rend compte de la grande force des jeunes armés des quartiers, appuyés à l’époque, par certains démobilisés. L’institution s’active pour tenter de démanteler le réseau qui bénéficiait également de la complicité de certains éléments de l’armée et la police.

Ceux qui sont disposés à collaborer sont vite recrutés. Et ceux qui ne le sont pas seront arrêtés, tués ou forcés à l’exil. Musaga et Audifax participeront au processus de recrutement. Les nouveaux recrus parmi lesquels, Eddy, Cédric et Ligan, basculent ainsi des groupes armés à la collaboration avec le SNR. Ils deviennent actifs dans la traque de leurs compagnons de lutte et autres sympathisants d’opposition. Les trois gagnent petit à petit la confiance du SNR. Plus tard, ils seront élevés au rang supérieur et auront, dès ce moment-là, le droit d’arrêter les gens.

Dans la deuxième moitié de 2016, la résistance est presque anéantie. Le groupe veut prouver leur réussite ainsi que l’enracinement du CNDD-FDD dans la zone de Musaga, ancien foyer ardent de la contestation burundaise. Ils érigent un monument du parti dans le quartier de Kamesa, l’un des quartiers où la résistance anti troisième mandat était plus forte. Sur l’édifice on peut lire : « Dieu a prêté secours. Renverser le CNDD-FDD n’est pas possible sauf si nous sommes tous morts ! ».

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Des monuments du CNDD-FDD sont érigés presque partout dans le pays

A partir de l’année 2017, la gestion du groupe devient alors problématique. Ils commencent à commettre des bavures, viols et vols, faisant même arrêter des gens qui n’ont rien fait. Le régime tente de les encadrer. Ils sont renvoyés du SNR et ne sont désormais impliqués que dans la gestion du parking de Musaga. C’est à ce moment-là que naitront les conflits d’intérêts entre eux. Le groupe se divise. Ainsi, s’annonce la fin du parcours de puissants imbonerakure de Musaga.

Le 17 mai 2017, Audifax, Ligan et Cédric sont tués à la grenade, par des inconnus, alors qu’ils tenaient une réunion de sécurité dans le quartier de Gikoto (Musaga). Une semaine plus tard, Musaga et Eddy reçoivent des coups de téléphone séparément, de la part des inconnus également. Ils se présenteront au rendez-vous mais ne reviendront jamais. « On sait qu’ils ont été tués », confieront à Ivomo des membres de leurs familles.

Le dialogue, seule solution

Les efforts menés par la sous-région et la communauté internationale pour tenter de résoudre pacifiquement la crise ont échoué. Le gouvernement burundais refuse toujours de dialoguer avec ses opposants surtout ceux qui sont visés par des mandats d’arrêts internationaux.

Quatre ans après, plus de 300 mille Burundais restent hébergés aux camps de réfugiés dans les pays voisins. En plus, à part beaucoup d’arrestations des opposants et à l’approche des élections de 2020, la BBC et la Voix de l’Amérique, les seules radios internationales qui émettaient en kirundi et écoutées par une grande partie de la population ont été fermées.

La crise financière et la famine menacent la population. Toutefois, les principaux partenaires qui ont coupé les robinets depuis 2016, n’entendent pas lever les sanctions avant que les autorités burundaises ne s’engagent dans un dialogue franc et inclusif avec les opposants en exil.

Malheureusement, ceux-ci, considérés depuis 2015 comme seul espoir par une partie de la population, sont divisés, désunis. Donc, les Burundais sont, d’une part, confrontés à un gouvernement qui se radicalise, et de l’autre, à une opposition très faible qui ne fait que dénigrer le régime via les réseaux sociaux, quelques fois, avec même des menaces de guerre. Bref, on est dans une crise dont personne ne voit l’issue.

Néanmoins, si les autorités acceptaient de dialoguer avec l’opposition, ce serait la meilleure voie pour sortir de cet engrenage.

*les noms ont été changés

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