Burundi : les femmes privées du droit à la libre circulation

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Depuis un certain temps, des administratifs locaux prennent une série de mesures visant à restreindre particulièrement la liberté des femmes et filles dans certaines localités du pays. La décision la plus récente est celle signée, cette semaine, par l’Administrateur de la commune de Musongati dans la province de Rutana (Est du pays). Elle interdit à toute personne de sexe féminin de fréquenter des bars au-delà de 19 heures. Comme ça, Jean Damascène Arakaza, espère pouvoir éradiquer les phénomènes d’adultère, de prostitution ainsi que le désordre qui, selon lui, règnent dans sa commune. Mais, la mesure fait déjà l’objet de controverses.  

Dans un communiqué rendu public le 6 mai 2019, cet officiel reproche les femmes et filles de sa commune d’avoir développé de nouveaux comportements contraires à la culture et aux bonnes mœurs burundaises. Par exemple, il indique que celles-ci se permettent d’aller de nuit dans des bistrots sans y être accompagnées par leurs époux, d’y rester jusqu’aux heures avancées et finir par causer le désordre. « En état d’ébriété, elles provoquent des querelles dans les bars, font beaucoup de bruits et perturbent la sécurité », explique l’Administrateur. « Certaines vont jusqu’à commettre l’adultère ou s’adonner à la prostitution. Ceci risque de détruire les ménages. C’est inacceptable », ajoute-t-il.   

Jean Damascène précise que c’est cela qui l’a poussé à agir, bien qu’il ne dise rien sur les hommes. D’ailleurs, il n’interdit pas seulement la fréquentation des bistrots, mais aussi des marchés : « aucune femme n’a le droit d’aller dans un bar ni au marché au-delà de 19 heures sauf si elle est accompagnée par son époux légal. La mesure concerne aussi les filles », poursuit-il.

Il n’est pas la première autorité à imposer un couvre-feu aux gens de sexe féminin sous prétexte de vouloir les remettre sur les rails. A Muyinga (province de Muyinga) et à Nyabiraba (province de Bujumbura), deux autres responsables communaux ont, depuis mars dernier, formellement interdit aux jeunes filles de circuler dans les rues avec des garçons au-delà de 18 heures. Objectif visé, réduire les cas de grossesses non désirées qui vont croissants. C’est aussi l’une des raisons avancées par l’Administrateur de la commune de Musongati : « c’est durant ces circulations nocturnes que les filles sont engrossées. C’est aussi durant celles-ci que les femmes s’adonnent à l’adultère ». Arguments jugés « peu convaincants » par certains.

L’année dernière, la Ministre de l’Education avait également sorti une ordonnance interdisant aux jeunes filles enceintes de réintégrer l’école, avant de revenir sur sa décision suite à la pression de nombreuses ONG œuvrant dans le domaine de l’éducation.

Moralisation de la société ou violation du droit ?

Jusqu’ici, les officiels affirment prendre ces mesures dans le cadre de la « moralisation » de la société. Néanmoins, elles font déjà l’objet de nombreuses critiques comme quoi elles violent certaines dispositions de la Constitution.

Par exemple, l’article 22 de cette loi mère stipule : « Tous les citoyens sont égaux devant la loi, qui leur assure une protection égale. Nul ne peut être l’objet de discrimination du fait notamment de son origine, de sa race, de son ethnie, de son sexe, de sa couleur, de sa langue, de sa situation sociale, … ». L’article 25 ajoute : « Tout être humain a droit à la liberté de sa personne, notamment à l’intégrité physique et psychique et à la liberté de mouvement… ».

Mais, malgré ces prescrits, les autorités locales, sous le poids de grossesses et phénomènes de prostitution croissants, restent convaincues que les femmes et les filles sont la seule cause de tous ces maux. Et ils préfèrent directement attaquer le chantier, celui qui consiste à les redresser ou les châtier. Les hommes, malgré leur part de responsabilité, sont quittes. Quelle virilité ! Ceci pourrait constituer un recul important en matière de droits et liberté de la personne humaine.

Dans le cas de Musongati, par exemple, les femmes/filles sont considérées comme les seules qui, une fois dans les bistrots aux heures avancées, peuvent devenir ivres et causer plus de désordre que les hommes. Ce n’est pas tout. C’est également « en état d’ivresse », selon les autorités, qu’elles sont supposées commettre l’adultère.

Pour en avoir le cœur net et éviter la confusion sémantique, consultons le dictionnaire. Selon Wiktionnaire, le mot « adultère » signifie « manque de fidélité ». Petit Larousse définit le même mot comme « violation du devoir de fidélité entre les époux ». Ainsi, selon le lexique des termes juridiques, l’adultère est « le fait pour un époux ou épouse d’avoir des relations sexuelles avec une personne autre que le conjoint ». Comment alors une femme peut, elle seule, être tenue responsable pour un acte qui normalement se commet à deux ? Ou bien, l’adultère n’est-il pas possible avant 19 heures ?  Est-ce que les hommes ne peuvent-ils pas aussi se retrouver en état d’ébriété et perturber l’ordre ?

En tout cas, si les administratifs n’ont pas de réponses aux différents problèmes qui minent la société burundaise, ils ne devraient pas jeter le tort aux femmes et filles en prenant des mesures bafouant les droits leur réservées par les textes légaux.

La plupart des filles sur le banc de l’école sont issues des familles pauvres. Les soirs, elles sont obligées de quitter leurs résidences pour aller réviser les cours dans des endroits où il y a de l’électricité. Or, elles sont privées de sortie au-delà de 18 heures. Comment devront-elles s’y prendre ?  Il y a une autre catégorie ; celle des filles/femmes qui travaillent toute la journée et rentrent tard. Seront-elles obligées d’interrompre leur travail avant le moment habituel ?  Celles qui, après le travail, voudront passer au marché ou prendre un verre, seront-elles considérées comme « récalcitrantes » et, par conséquent, arrêtées ?

De toute façon, même si les autorités ont le droit de prendre des mesures allant dans la logique de redresser leurs administrés, elles devraient aussi jouer sur l’impact que cela peut avoir sur la vie ceux-ci.

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