Burundi : Des populations fortement exposées aux catastrophes

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Depuis janvier 2019, le Burundi est secoué par une nouvelle forme de catastrophes naturelles. Certes il a toujours été habitué à de graves érosions et inondations, mais aujourd’hui des pans de collines se fissurent et s’effondrent sans raisons apparentes. Dans certaines localités – comme Bujumbura mairie – beaucoup de familles ont besoin d’être délocalisées urgemment. Mais à quoi est dû ce phénomène ? Ivomo s’est penché sur le problème.   

De l’ouest à l’est, du nord au sud, les catastrophes vont augmentant. Les cas les plus récents sont observés en mairie de Bujumbura. Par exemple, sur la colline de Kuwinterekwa. La terre s’est gravement fissurée, causant l’écroulement des maisons. Un autre cas préoccupant est constaté au quartier de Kinanira II – dans la zone de Musaga. Un énorme ravin – né par lui-même – y a aussi emporté des domiciles, des églises et des routes. L’inaction des autorités face au problème inquiète.

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Ils évacuent une famille victime d’un glissement de terrain

Dans cet article, nous voulons – avec l’appui de spécialistes – apporter un éclairage sur le phénomène : l’analyser en profondeur, mettre en évidence les vraies causes (conséquences aussi) et proposer des solutions. Mais d’abord, quelques témoignages.

Des familles dans le désespoir  

Domitille, 45 ans, est veuve et mère de quatre enfants. Elle venait à peine de finir les travaux de construction de sa maison à Kuwinterekwa. Mais elle s’est écroulée peu de jours après. La parcelle, les travaux lui avaient coûté plus de trente millions (Fbu).

Que s’est-il passé ? Un certain dimanche, la veuve et ses enfants dorment tranquillement. Au réveil – le lendemain matin – ils sont ébahis : « on a remarqué de grandes fissures partout dans la maison. Sur les murs, sous les lits, au salon, … partout. Celles-ci se prolongeaient vers les édifices des voisins. C’était apocalyptique. On a vite déménagé pour éviter d’y périr. Actuellement, on dort chez un ami », raconte-t-elle. « J’avais vendu toute ma fortune pour construire cette maison. Je le faisais pour mes fils. Malheureusement, ils sont toujours sans logement. C’est comme si je n’avais rien fait ».

A Kuwinterekwa, des centaines de maisons sont menacées. L’endroit n’est pas habitable. Paradoxe : les autorités – qui ont autorisé la population à s’y installer – n’avaient jamais remarqué le problème. Dominique est propriétaire d’une maison à étages. Également menacée. Il est en colère contre ces autorités : « Nous avons acheté ces parcelles en toute légalité. Mais les services municipaux ne nous ont jamais avertis d’un quelconque danger. Ils nous ont même donnés des documents », déplore-t-il. Et de critiquer : « On dirait que le gouvernement ne mène jamais d’études du territoire. C’est dommage. On devrait être indemnisés ».

La situation tend à se généraliser. A quoi est-elle due ? Avant d’y répondre, rappelons que le Burundi évolue dans un contexte particulier. Caractérisé par : une extrême pauvreté de la population, une croissance démographique élevée ainsi qu’une faiblesse de l’environnement institutionnel.

Absence de « plan national d’aménagement » (PNA)

Dans toutes les sociétés du monde, une bonne politique d’urbanisation est fondée sur un Plan national d’aménagement. Or, au Burundi, il n’existe pas. Elle devrait également tenir compte de la pression démographique. Mais là aussi, les autorités ne s’en soucient jamais. Donc, les catastrophes subies – ravinements, glissements de terrain, etc – sont dues à l’ignorance de ces deux éléments.

Pour en avoir le cœur net, nous analysons le problème avec Elias Niyongabo. Spécialiste en gestion de la nature et biodiversité. D’emblée, il évoque le problème d’aménagements. Selon lui, ils ne sont pas compatibles avec la réalité de terrain. Que signifie « aménagement » ? C’est l’« amélioration d’un territoire pour ses habitants et leurs activités à travers les constructions, les équipements et les moyens de communication » (Wiktionnaire). C’est aussi la « transformation d’un espace géographique au bénéfice de la société qui l’occupe » (Petit Larousse illustré 2013). Mal fait, il produit des conséquences graves.

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Elias Niyongabo, spécialiste en gestion de la nature et biodiversité 

Afin d’y réussir, le PNA est indispensable. Le document permettrait aux autorités de mieux connaitre la vocation des terres de chaque localité (pastorale, sylvicole, agricole…).  Cela, en fonction de leur situation topographique (forme, pente, …), mais aussi de leur nature. « La connaissance de tout ça permettrait de savoir où et comment installer les aménagements adéquats », explique Elias Niyongabo.

S’agissant de l’urbanisation, le PNA doit être complété d’un autre document : « Aménagement global du territoire ». Celui-ci n’existe pas non plus au Burundi. Or c’est lui qui devrait préciser les zones potentiellement urbanisables ou pas. Le jeune Spécialiste ne décolère pas : « le texte mettrait en évidence ces zones, tenant compte de la situation socio-économique actuelle et à venir. Mais il est absent ».

En outre, ce désordre est aggravé par la pression démographique. La population double tous les 30 ans. Cela fait du Burundi un des pays les plus densement peuplés d’Afrique. Or, les infrastructures n’y suivent pas la même allure. Les terres cultivées ne s’élargissent pas non plus. Au contraire, elles se fatiguent, se dégradent continuellement sous les modes d’exploitation irrationnels. Une étude réalisée en 2011 a fait une révélation intéressante : la non protection des sols contre les glissements, les ravinements et la perte de fertilité, causait – à l’époque – une perte annuelle de plus de 13 milliards (Fbu). Ce montant croît au fil du temps. On va y revenir.

« L’urbanisation totalement irréfléchie et irresponsable »

Malgré l’absence du Plan national d’aménagement, le Burundi a quand même d’autres bons textes : le code minier, le code de l’eau, le code forestier et celui de l’environnement. Ce qui est étonnant, c’est que les autorités ne s’en servent quasiment pas. Sous l’effet de la corruption ou l’ignorance, elles laissent les gens construire comme ils l’entendent, au mépris de ces codes.

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Une maison construite dans la carrière, non loin du palais présidentiel

Par exemple, dans la capitale économique. Des constructions anarchiques s’observent presque partout. Y compris même dans l’espace interdit, sur les rives du lac Tanganyika : on peut y observer des maisons à étages, des endroits aménagés pour le loisir et des chantiers en cours. Mais personne ne semble s’en soucier. Pour le spécialiste en gestion de la nature et de la biodiversité, l’urbanisation est « totalement irréfléchie et irresponsable ». Ecologiquement, il la qualifie de « non viable ni durable ». Et économiquement, « non rentable ni équitable ». Il est alarmé : « la population profite du vide juridique ou de la non application des textes en vigueur, pour exploiter partout. Ou dresser n’importe quelles infrastructures en désordre ». Et d’ajouter : « l’orientation des eaux est perturbée, l’érosion des sols s’intensifie, les infrastructures (maisons d’habitation, routes, ponts, …) sont détruites ou sérieusement menacées ». Celui-ci avertit d’un grand danger : « les avantages d’une telle urbanisation profitent à une poignée de gens. Durant un petit laps de temps. Malheureusement, les conséquences dramatiques dans un avenir proche seront supportées par tous les Burundais ».

En septembre dernier, une équipe de sénateurs a également cherché à comprendre les causes du phénomène. Sur le terrain – en mairie de Bujumbura –elle vérifiait si les habitants réfléchissaient ou pensaient à l’avenir avant de construire. Mais, elle a fait le même constat qu’Ivomo : le principe de « chacun pour soi » domine dans plusieurs quartiers. Construire – en désordre – sans se soucier des conséquences que ça peut causer. L’intérêt général n’a plus de place. Et les autorités ne sont pas du tout gênées.  Alertée, la commission a exigé des mesures urgentes de la part du gouvernement. Pour sauver la capitale économique. Mais – jusqu’ici – aucune action n’a été entreprise.

Elias Niyongabo déplore le fait que, malgré les dégâts vécus au quotidien, les dirigeants ne développent toujours pas la culture d’« attaquer un problème dans ses racines ».

 « Il n’y aura plus de sol meuble dans moins de 30 ans »

Le sol remplit plusieurs fonctions vitales. A part qu’il nourrit le monde, il permet aussi de réguler le cycle et la qualité de l’eau. Ce n’est pas tout : il sert à limiter l’effet de serre, à recycler les matières organiques et à entretenir la biodiversité. Bref, il joue un rôle déterminant dans notre vie.

Alors qu’il mérite d’être protégé, ce n’est pas le cas au Burundi.  Sa dégradation y progresse à un rythme inquiétant. Elias Niyongabo tire la sonnette d’alarme : « On n’aura plus de sols cultivables dans certaines régions du pays d’ici quelques décennies ». Il justifie son argument : « dans les régions comme Mumirwa, les pertes en terres cultivables sont estimées à 100 t/ha/an soit des pertes équivalentes à près d’un container pour un seul ha en une année ». Pour lui, il est urgent pour le gouvernement d’agir.

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Une localité mal exploitée près de Kuwinterekwa

L’inquiétude est partagée par Samuel Ndayiragije, spécialiste des sols cultivés.

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Dans une conférence animée le 27 juillet 2018, celui-ci a également averti : « si rien n’est fait dans l’immédiat, il n’y aura plus de sol meuble dans moins de 30 ans, dans certaines régions du pays ». A cette époque, il dirigeait l’OBPE – Office burundais pour la protection de l’environnement.

L’eau et les animaux également menacés

Ce ne sont pas seulement les humains qui sont en danger. Les eaux, les différentes espèces d’animaux – vertébrés et invertébrés – sont également en voie de disparition.

Ainsi, les glissements de terrain, les ravinements et l’érosion vont de pair avec la pollution des eaux : terrestres (lacs, cours d’eau) et souterraines (nappes phréatiques). Et c’est l’une des causes de la disparition de celles-ci. « L’hydrologie souterraine est sûrement en cours de perturbation », alerte Elias Niyongabo. « Le Burundi, qui est un des pays de la planète bien nantis en ressource aquatique de bonne qualité, peut se retrouver sans eau potable. Et ce, dans quelques décennies seulement ». D’ailleurs, des milliers de sources d’eau se sont déjà taries dans certaines provinces, selon le Ministre de l’Environnement, Déo Guide Rurema.

Ce problème entraine une pression sur la biodiversité biologique des milieux. Les poissons, les mammifères, les batraciens, les reptiles, … sont menacés d’extinction. La production de pêche dans le lac Tanganyika a aussi chuté. « Elle est indicatrice d’une situation environnementale catastrophique dans l’avenir », révèle Niyongabo. « Sur près de 1300 espèces connues pour cet écosystème, environ 600 sont endémiques au bassin du lac Tanganyika. Elles ne se rencontrent nulle part ailleurs sur terre », précise-t-il.

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Des pirogues stationnées – à Kabezi – suite à la régression de l’activité de pêche

Une étude menée par l’OBPE en 2014 a mis en évidence le coût lié à la non protection de la pêche sur le Tanganyika : près de 28 milliards de Francs burundais, chaque année.

Que faire ?

Précisons d’abord une chose : le danger des eaux s’écoulant des toits des maisons. Surtout, dans la ville de Bujumbura et sur les montagnes qui la surplombent. Elles y constituent l’une des principales causes de ruissellements et d’inondations. Pourquoi ? En construisant, les gens ont l’habitude de cimenter toutes leurs parcelles. Et lorsqu’il pleut, les eaux s’écoulant de ces maisons, n’ont plus où aller. Ainsi, elles se dirigent – avec grande pression – vers la plaine. Causant beaucoup de dégâts. Donc, il est extrêmement important de les maitriser.

Quelques calculs pour mieux comprendre. Concernant la plaine de Bujumbura et ses environs. Les précipitations y sont évaluées à 1000 millimètres par an. C’est-à-dire, par m2, on enregistre 1 m3 d’eau. Exemple : soit une maison ayant 15 sur 10 mètres (soit 150 m2). Sur celle-ci passera une quantité de 150 m3 d’eau par an. Traduisons cette quantité en bidons de 20 litres. D’ores et déjà, on sait ceci :

  • 1 m3 = 1000 litres
  • Or, 1000 litres = 50 bidons (de 20 litres)
  • Donc, 1 m3 = 50 bidons.

De ce fait, sur notre maison passera 7500 bidons d’eau par an (soit 150*50). Par jour, plus de 20 bidons. Le résultat est impressionnant. Aucun ménage ne pourrait consommer une telle quantité. En milieu rural. Et si l’on pouvait récupérer toute cette eau ?

C’est l’une des solutions proposées par Elias Niyongabo. Il estime urgent d’élaborer un Plan de collecte des eaux de pluies. En utilisant des réservoirs gigantesques. Surtout durant la saison sèche. « Ces eaux serviraient pour les lessives, nettoyages, toilettes, etc », explique-t-il. « Cette nouvelle stratégie réduirait – à près de 90 % – la facture REGIDESO dans les ménages », ajoute-t-il. Et de renchérir : « les quantités d’eaux qui ruissellent dans les canaux d’évacuation seraient également réduites. Etant donné que celles-ci ne sont plus adaptées à la taille de la ville ».

Au fait, la ville de Bujumbura reste avec un seul soutien naturel : les plantations de bananiers sur les montagnes qui la surplombent. D’après Niyongabo, le jour où celles-ci disparaitraient, tout le sol descendrait sur Bujumbura. Donc, le cas de Kuwinterekwa risque d’être le commencement d’un phénomène d’une grande ampleur. Vu la manière dont la ville est en train de conquérir ces montagnes. Le pays pourrait se retrouver avec beaucoup de déplacés et sans abris.

Nos conclusions se ramènent à deux questions :  à quand un plan national d’aménagement du territoire ? Et pourquoi les plans de protection de l’environnement déjà existants ne sont-ils pas respectés ?

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