Burundi : « Dysorthographie » dans les communications officielles !

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Des décrets, des ordonnances et correspondances officielles comportant des fautes de français pullulent depuis un certain temps dans différents ministères et institutions publiques. Le phénomène suscite beaucoup d’interrogations, surtout dans des milieux intellectuels. Il fait penser à une « négligence » ou « incompétence » des autorités. Cela ternit l’image du pays, selon certains.

« Dysorthographie, hein ? Inacceptable ! ». S’inquiètent des jeunes rencontrés dans une université à Bujumbura. Evoquant ce « trouble d’apprentissage caractérisé par un défaut d’assimilation important et durable des règles orthographiques ». Quand notre reporter arrive, ils sont en train de se partager – via WhatsApp – des documents faisant l’objet de controverses. Claude* étudie à la faculté de droit. Il est convaincu qu’il y a un problème au niveau du gouvernement : « Ce n’est pas normal que des fautes se glissent régulièrement sur presque tous les documents produits par nos institutions. Et que personne ne semble s’en soucier ».

Entre autres fautes remarquées, on peut d’une part citer des mots mal écrits, mal placés voire inversés. De l’autre, des erreurs de grammaire, de dates ou un problème dans les signatures. Bosco*, le camarade de Claude*, trouve que cela dégrade l’image de son pays : « C’est une négligence de la part des autorités », regrette-t-il avant d’ajouter : « Pourquoi ne rédigent-elles pas en Kirundi, la langue qu’elles maitrisent ? ».

« On dirait que le niveau des intellectuels burundais va diminuant »

Ivomo a répertorié quelques fautes constatées – au cours de ces derniers jours – sur des documents officiels.  Le cas le plus récent s’est produit le vendredi 14 juin 2019. Lors de la visite du président congolais – Félix Tshisekedi – à Bujumbura. Le communiqué conjoint sorti à cette occasion comportait une faute. Il était daté du 15 juin 2019, au lieu du 14. La faute a été découverte alors que le document avait déjà été imprimé. Le temps pressant, les services de la présidence burundaise se contenteront de la corriger avec un stylo.

Foto 2Un autre cas est celui du 11 juin 2019 au campus Mutanga (université du Burundi). L’on y commémorait le massacre d’étudiants – hutus – de 1995. Par la même circonstance, il était question d’aménager l’endroit où sera érigé un monument, en mémoire des victimes. En attendant, ils y ont installé une pancarte. Mais, le placard contient des erreurs : « Elige » au lieu de « Erigé », « Ou » au lieu de « où ».

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Ceci révolte Laurent*, un étudiant : « de telles fautes ne devraient pas apparaitre dans la principale université du pays. Surtout lors d’une activité à laquelle participaient de hautes autorités ». Il désespère : « on dirait que le niveau des intellectuels burundais va diminuant ».

Le 7 juin. Le ministre des Affaires étrangères – Ezéchiel Nibigira – adresse une correspondance à son homologue de la santé. Elle concerne une offre de formation dispensée par l’Inde en faveur des médecins africains. Nibigira souhaite que des burundais y prennent part. Mais, à la fin de la lettre, il y a une lourde faute. Son titre est mal écrit : Ministre des Etrangères affaires au lieu de « Ministre des Affaires Etrangères ».

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Quelques jours plus tôt, une autre correspondance contenant également des erreurs s’était échangée entre deux ministères. A la formule d’ouverture, elle s’adresse au « directeur général ». Cependant à la fin – dans la formule de politesse – celui-ci devient : secrétaire général.

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Le phénomène commence à attirer l’attention le 15 mai 2019. Quand Pierre Nkurunziza nomme le Conseil national de la communication (CNC), l’organe chargé de réguler les médias. Dans son décret, il précise déjà les noms du président de l’organe, du vice-président et du secrétaire. Mais, il s’agit d’une « erreur » car la loi prévoit le contraire : il devrait d’abord nommer une équipe de 15 membres qui sont ensuite chargés d’élire le bureau, composé de cinq personnes. Quelques jours plus tard, l’équipe présidentielle se rendra compte qu’il y a eu des erreurs de « casting » et de « signatures ». Elle sera obligée de retirer le décret pour correction.

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Se multipliant au fil du temps, ces fautes suscitent des réactions sur les réseaux sociaux. Par exemple, l’erreur sur la pancarte au campus :

Mais, paradoxalement, elle ne semble pas inquiéter les autorités. Ici, un cadre à la présidence réagit à une critique de l’internaute : « assez déconcerté par la réaction d’Antoine Kaburahe qui n’exprime aucune compassion face à un événement aussi tragique que le massacre d’étudiants hutus par leurs camarades tutsis en 1995 à l’université du Burundi et se contente de relever une faute d’orthographe sur une pancarte ».  IMG_20190622_174144Ainsi, il est presque naturel pour toute personne de se demander à quoi est dû le phénomène, vue son ampleur.

Négligence ou incompétence ?

Pour comprendre la cause, notre reporter a échangé avec une vingtaine de personnes – des fonctionnaires et chômeurs – dans la capitale politique (Gitega). Celles-ci avancent le problème d’incompétence des autorités, dû aux « recrutements politisés ». Selon elles, ils ne suivent pas les règles de « mérite » ni de « compétences ». « C’est pour cela que dans beaucoup de secteurs du pays le service public est mal accompli. Et ça se répercute sur le rendement », dénonce Éric*. Licencié en Economie, celui-ci a d’ailleurs déjà subi les conséquences de tels recrutements.

Que s’est-il passé ? Il y a quelques mois. Le jeune homme voit la publication d’un appel d’offre de l’OBR – Office burundais des recettes. Rapidement, il constitue son dossier et postule. Quelques jours plus tard, il est sélectionné pour faire un test. Il le réussit avec une bonne note, puis signe un contrat. Le jour de commencer, il se présente au travail avec d’autres jeunes fraichement embauchés. A leur arrivée, un des responsables de l’Office isole Eric* et lui demande : « tu travailles ici ? ». Et le jeune de répondre, souriant : « Oui. Je suis avec ceux-là. Nous sommes nouveaux. Nous commençons aujourd’hui ». Le responsable affiche l’air de ne pas bien comprendre. Immédiatement, Eric* sent qu’il y a un ça ne va pas. « Un problème Monsieur ? », demande-t-il. La réponse sera surprenante : « Au fait, ton nom ne figure pas sur la liste. Tu es d’où ? Et qui t’a amené ici ? Je pense qu’il n’y a pas de place pour toi. On va voir », réagit le chef avant de s’éloigner. La réaction laissera Eric* dans la confusion.

En se présentant encore au travail, le lendemain matin, il est de nouveau isolé par un autre responsable. Sans tarder, celui-ci lui annonce une mesure douloureuse : « Je suis navré de vous dire qu’il n’y a pas de place pour toi. C’est par erreur que tu t’es retrouvé ici. Rentre chez-toi ». Le jeune licencié n’y comprend plus rien : « Comment ça ? J’ai passé un examen et j’ai été embauché conformément à la loi. Pourquoi vous me renvoyez ? Je vais porter plainte ». L’autorité tente de calmer la situation : « écoute, tu n’es pas renvoyé définitivement. On t’a seulement mis en attente. Aussitôt qu’une place soit disponible, on t’appellera ». Eric* est obligé de partir. Plus tard, il apprendra que sa place aura été donnée à un autre.

Qui contrôle qui ?

A part les recrutements « politisés », les gens interrogés ont une autre inquiétude : celle de l’idéologie « mal orientée » ou « mal assimilée ». Pour eux, elle est à l’origine de l’insubordination, qui – également – fait chuter le rendement au travail.

Calixte* est médecin – responsable – dans un hôpital public. Il n’est membre d’aucun parti politique. Mais il a un problème : certains travailleurs issus du parti au pouvoir ne le considèrent jamais comme chef. « Quand je leur donne des ordres, ils ne les exécutent pas », regrette-t-il. Et d’ajouter : « Ils me disent que je ne sais pas par quelle voie ils ont eu leur boulot. Et que je dois les laisser tranquilles ». Le médecin ne décolère pas : « On est dans une situation où un travailleur fait ce qu’il veut sans être sanctionné. Un jour, j’ai tenté de les redresser. Une heure plus tard, j’ai reçu un avertissement d’une plus haute autorité. Dans ces conditions, il ne faut pas s’attendre à de bons résultats au travail ». Des cas pareils ont été recensés – par Ivomo – dans d’autres établissements et institutions du pays. Si rien n’est fait dans l’immédiat, le risque d’improductivité y est grand.

Bref, les autorités n’ont que deux choix : soit accepter de recruter sur base de compétences et voir augmenter le rendement et la qualité au travail, soit embaucher selon les motivations politiques puis avoir un résultat « médiocre ».

*les noms ont été modifiés

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