Enseignement – Un professeur d’une université « piégé »

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Dans notre article du 24 juin 2019, nous avons évoqué le problème de « dysorthographie » qui prend de l’ampleur dans les communications officielles. On a constaté qu’il relève de la conjugaison de deux facteurs : négligence et incompétence. Mais, à part dans les organismes représentatifs, ces éléments menacent aussi la qualité de l’enseignement dans les universités. Or c’est celles-ci qui forment des cadres dont le pays a besoin.  Dans cet article, nous développons un cas – « insolite » mais « révélateur » – d’un professeur d’une université.   

Au Burundi, les échecs – scolaire ou universitaire – sont le plus souvent attribués à l’incapacité intellectuelle d’un élève ou un étudiant. Il y est rare que l’incompétence ou la négligence des enseignants soient mises en cause. Or, elles sont parmi les causes principales de dégradation de la qualité de l’enseignement au pays.

Lors des recrutements, certaines universités « privées » privilégieraient des candidatures d’enseignants « moins rémunérés ». Peu importe leur niveau intellectuel. Mais une fois embauchés, ils n’abandonnent rien. Selon des témoignages recueillis dans l’une de ces institutions, ceux-ci conditionnent la réussite des étudiants au versement, ultra-secret, de l’argent. D’autres, ayant plongé dans la « négligence » et l’« indifférence », n’enseignent ni n’encadrent rigoureusement leurs apprenants. Ils leur donnent aussi des points non mérités. Et c’est peut-être l’une des raisons pour lesquelles certains cadres ont le plus faible niveau au sortir de l’université.

Revenons sur notre cas « insolite » du professeur qui s’est fait piéger par son étudiant. Les faits se sont produits le mois dernier.

Que s’est-il passé ?

Il est huit heures dans une université à Bujumbura. Professeur Jacques* arrive en classe pour une séance de Travaux dirigés du cours d’anglais, qui durera une heure et demie. A la fin de celle-ci, il donne à ses étudiants un examen le plus facile qui soit : aller à la bibliothèque et y lire n’importe quel livre d’anglais, puis faire un résumé. Un travail à remettre le lendemain.   

A 10 heures, moment de la pause, les étudiants se dirigent directement à l’établissement où sont conservés les livres. Sauf leur camarade Yvan*.  « Je ne m’y connais pas bien en anglais. Je ne vois même pas ce que je vais écrire », leur dira-t-il. D’ailleurs, celui-ci profite de ce temps libre pour sécher les cours et aller voir son cousin, Evrard*, à Kamenge (nord de Bujumbura). Au fait, le jeune étudiant n’y cherche que de l’aide. Evrard* ne s’y entend non plus bien en anglais bien qu’il ait quelques notions. En plus, aucun livre chez-lui ni chez ses voisins. Mais une solution doit être trouvée d’urgence. Alors, les deux jeunes observent un moment de réflexion dont Yvan* sort inspiré. « J’ai une idée », sursaute-t-il. « Laquelle ? », demande son cousin. « Inventons une histoire », suggère-t-il, souriant. « Oh ! très bonne idée », s’exclame Evrard*.

Vite, Yvan* se met au travail. Il forge d’abord le titre de l’ouvrage (qui n’existe pas), ensuite les noms de l’auteur et différents personnages. Et de préciser enfin la maison d’édition. Il commence à raconter l’« histoire » à Evrard*, qui la traduira – mot par mot – en anglais. Au bout de 40 minutes, le travail est terminé, bien soigné. Empli d’allégresse, Yvan* le récupère et s’en va directement à la maison.

Le lendemain matin. Le professeur ramasse les copies. La correction durera deux jours. Au bout de celle-ci, il revient en classe pour annoncer les points aux étudiants. Cependant, quelque chose est fortement étonnante : Yvan* a eu 18 sur 20, et c’est le seul à en avoir sur un effectif de 120 étudiants. L’enseignant ne découvrira absolument rien de la tricherie. Paradoxalement, il va plutôt saluer la « performance » de son apprenant. « Voici un bon étudiant, un exemple pour vous tous. Il est vraiment meilleur. Je n’ai personne d’autre que lui ici. Très intelligent », se réjouit-il, tenant sa copie à la main. « Vous devriez vous approcher de lui pour qu’il vous aide à améliorer ». Les amis de classe d’Yvan* ne découvriront rien non plus.  

Cette situation est scandaleuse, alarmante. Elle devrait éveiller la conscience des autorités. Au lieu de seulement questionner la capacité intellectuelle des étudiants ou des élèves, elles doivent également s’interroger sur celle des enseignants. Car si le niveau de ceux-ci n’est pas à la hauteur de leur fonction, l’enseignement burundais connaitra certainement une grave crise.

*les noms ont été modifiés

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