[Analyse] L’étonnante attitude des Burundais face aux diplomaties étrangères

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Le comportement affiché par le régime burundais et son opposition face aux diplomaties, depuis l’éclatement de la crise de 2015, est stupéfiant. Souvent, de façon impulsive et peu cohérente, l’un et l’autre se fâchent ou s’enthousiasment de telle ou telle mesure, motion ou enquête. Ils enterrent ou ressuscitent le passé – colonial ou pas – selon ce qu’ils perçoivent comme leurs intérêts immédiats, et non en fonction d’une analyse sereine et réaliste des faits. Et bien sûr chaque partie considère son opinion comme la plus importante. Cette insincérité ne contribue évidemment pas à résoudre la crise ouverte en 2015. Avec exemples à l’appui, Ivomo se penche sur le problème.  

Sentimentaliser et instrumentaliser les relations internationales est – au cours de ces quatre dernières années – devenu un problème « commun » au pouvoir et à l’opposition. Ils ne font aucune nuance, ils tirent indistinctement sur tout ce qui bouge. Même l’ONU – censée représenter une sorte d’intérêt général de tous les pays – est souvent traitée comme un partenaire que l’on encense ou que l’on malmène selon l’humeur et l’intérêt du moment. Bref, ce sont des attitudes pleines de contradictions.

L’ami de mon ennemi est mon ennemi

Comme le dit l’humoriste nigérien Mamane, dans les relations internationales, c’est comme s’il y avait des règles écrites et non écrites. Durant les périodes de crises, certains régimes et certains opposants essaient d’imposer leurs propres règles du jeu. Soit on est avec eux soit on est leur ennemi. Une attitude qui accroit la complexité de ces crises. C’est d’ailleurs de là que naissent certains bras de fer. Les compromis deviennent difficiles. Les possibilités d’une résolution pacifique s’éloignent. Et les voies diplomatiques se rétrécissent.

C’est le cas du Burundi. Depuis la crise de 2015, les communications des autorités ou de certains exilés, témoignent d’un « autocentrisme » excessif. Chaque protagoniste cherche à tout ramener à lui-même, à se considérer comme l’unique personne à suivre et à admirer. Chacun avec ses œillères, sourd et aveugle à ce qui ne lui convient pas. Par exemple dernièrement, on a vu brusquement s’inverser les positions du régime burundais et de son opposition extérieure au sujet de la France. Pour comprendre cette inversion, il faut savoir que la France a décidé de reprendre la coopération sécuritaire avec le Burundi fin 2018, après trois ans de suspension. L’ambassadeur Delahousse Laurent l’a annoncé en juillet 2019.

Cette révélation a fait l’effet d’une bombe chez les exilés. Eux qui étaient habitués à une France qui, incessamment, déplorait la détérioration des droits de l’homme au Burundi, proposait des résolutions à l’ONU, sanctionnait, etc. Et, à chaque occasion, ils criaient « victoire » sur les réseaux sociaux. Mais, cette fois-ci, ils n’ont pas digéré ce qu’ils ont qualifié de « revirement ». Soudain, la diplomatie de ce pays ne les arrange plus. Certains n’hésitent même pas à lier cette décision au génocide rwandais de 1994. Par exemple, les organisations CAVIB BURUNDI (Collectif des avocats pour la défense des victimes de crimes de droit international commis au Burundi) et CB-CPI (Coalition burundaise pour la cour pénale internationale) affirment que l’implication de la France dans ce génocide « n’était pas finalement accidentelle ».

Ce point de vue est partagé par plusieurs catégories d’exilés : activistes, défenseurs, opposants, journalistes et une partie de la diaspora. Patrick Bakina, ancien journaliste de la RPA (Radio publique africaine), brulée en 2015, estime que « si la France soutient militairement le Burundi, c’est pour détruire l’influence du Rwanda dans la sous-région et aussi pour attaquer le Rwanda dans un futur proche ». C’est également une grande déception pour Teddy Mazina (ancien journaliste de la Radio TV Renaissance) et Pacifique Nininahazwe (militant des droits de l’homme).

Cette phase sera suivie d’un échange musclé de tweets entre exilés et officiels. C’est Willy Nyamitwe, conseiller du président Nkurunziza, qui ouvrira le feu : …Ces médisants ont le diable sur la langue. « Petits joueurs » en débandade, ils ne savent plus à quel saint se vouer. 

Pacifique Nininahazwe ne tardera pas à réagir :

Cependant, se comporter de manière émotionnelle vis-à-vis des diplomaties étrangères n’est pas le propre des exilés seulement. Des autorités burundaises, différents cadres du CNDD-FDD, agissent aussi souvent de la même manière. C’est d’ailleurs eux qui ont utilisé les premiers l’argument du génocide rwandais contre la France. Il faut se rappeler qu’à partir de 2016, ce pays a proposé au Conseil de sécurité de l’ONU différentes résolutions sur le Burundi. Objectif : essayer de mettre un terme à la crise par un dialogue « véritable et inclusif ». Mais chaque fois, elles faisaient l’objet d’un rejet vigoureux de la part du gouvernement burundais. Exemple : Le 29 juillet 2016, le Conseil de sécurité a voté la « résolution 2303 ». Celle-ci prévoyait le déploiement, au Burundi, de 228 policiers onusiens. Tout de suite, le régime a réagi par une grande manifestation pour protester. Beaucoup de hauts cadres de l’administration et du CNDD-FDD figuraient au premier rang des manifestants. Ce qu’on pouvait lire sur certaines pancartes : la France veut commettre un génocide au Burundi comme elle l’a fait au Rwanda. Ou bien : La France veut envoyer des hommes armés au Burundi pour commettre un génocide comme au Rwanda en 1994. Certains ironisaient:

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Manifestation contre la France à Bujumbura

D’autres messages similaires seront diffusés : la population de Bujumbura contre l’attitude France de déplacer le Génocide qu’elle a commis au Rwanda vers Burundi (sic). Ou bien: Burundi is not Syria or Lybie. People are ready (sic). Ou alors des appels à la vigilance : La France et l’ONU : Fabricants du génocide au Burundi. Soyez vigilant les patriotes ! ». Ensuite, suivra le mouvement des organisations de la société civile proches du pouvoir. Soutenues par l’administration et les forces de l’ordre, elles manifesteront leur désaccord en appelant à « une journée sans français » tous les 29 du mois.

Mais, comment deux camps ennemis peuvent-ils porter des accusations similaires à l’égard du même pays ? Difficile à expliquer.

Hypocrisie et contradictions

Des actions du régime ou de l’opposition radicale, au sujet de la crise, contiennent beaucoup de contradictions. Celles-ci s’intensifiant au fil du temps, cela donne l’impression d’être en face des structures (pouvoir – opposition) incohérentes, désorganisées et finalement hypocrites. Signe d’une crise de leadership ? Prenons encore quelques exemples. Le vendredi 29 mars 2019, le CNC (organe qui contrôle les médias) a retiré son agrément à la radio BBC et prolongé la suspension de VOA. Cette radio américaine était accusée d’avoir maintenu dans son personnel une personne recherchée par la justice burundaise. La chaine britannique, elle, a été définitivement fermée pour avoir diffusé, en décembre 2018, un documentaire sur l’existence d’un centre de détention illégale à Bujumbura. Les autorités ont qualifié l’émission de « montage mensonger et calomnieux ». Selon celles-ci, la BBC a participé à un complot international visant à « renverser les institutions élues par le peuple ». Outre cette fermeture et une grande manifestation contre la BBC, les mêmes autorités annonceront une autre mesure draconienne : il est formellement interdit à toute personne sur le sol burundais de communiquer – directement ou indirectement – des informations pouvant être diffusées par ces deux chaines. Ici, la décision concernait donc aussi bien les citoyens que les médias. Mais paradoxalement, elle sera vite violée par les autorités mêmes, y compris la présidence. Tenez par exemple : Le 12 août 2019, le premier vice-président de la république, Gaston Sindimwo, a accordé une interview à la BBC ! C’était au sujet de la levée officielle de suspension du parti CDP (Conseil des patriotes), une formation politique membre du CNARED (principale coalition d’opposition en exil) qui, d’ailleurs, vient de regagner le pays.

Autre exemple : Le 1er juillet 2019, alors que les Burundais fêtaient le 57ème anniversaire de l’indépendance, le président Pierre Nkurunziza en a profité pour rebaptiser de nombreuses infrastructures dont l’aéroport international de Bujumbura désormais appelé « Aéroport Melchior Ndadaye ». Ainsi, sollicité par la BBC qualifiée d’« ennemie » par Gitega, Jean Claude Karerwa, porte-parole du président, a accepté de s’exprimer sans condition.

Ce qui n’empêchera pas la présidence elle-même de persister à dire que la BBC, la VOA et d’autres chaines occidentales sont « mauvaises ». Car, selon elle, elles font le « lavage de cerveau, la manipulation mentale ou le contrôle d’esprits des Burundais ». Ceci a été dit par Willy Nyamitwe, lors d’une émission publique, le 16 août 2019, à Gitega.

Trahi par le dossier AMISOM

Suite au refus des autorités de dialoguer avec l’opposition, certains partenaires ont suspendu leur aide directe au Burundi. La raison, tenter de les y contraindre. Néanmoins, celles-ci ne céderont jamais à la pression avec pour argument : le Burundi, pays « souverain », ne pourra jamais dialoguer avec des « terroristes ». Elles faisaient allusion aux « putschistes » du 13 mai 2015. A cette époque, le pays vivait – à plus de 50 % – d’aides étrangères. Alors que la population commençait à paniquer, le président Pierre Nkurunziza a essayé, dans différentes émissions publiques, de la rassurer :

En mars 2016. L’Union européenne, principal partenaire du pays, a également suspendu les appuis budgétaires. Le ministre des Affaires Etrangères d’alors, Alain Aimé Nyamitwe, a vite annoncé qu’il s’agissait d’un non-événement. En fait ici, la campagne du régime consistait à dire : voilà, on n’a pas peur, les sanctions ne nous font rien, on est toujours debout. Mais malgré ces efforts, certains dossiers finiront par le trahir. Par exemple, l’AMISOM, mission de maintien de la paix en Somalie. Également financée par l’Union européenne. Au début du mois de février 2019, l’Union africaine (UA) a exigé du Burundi qu’il retire 1000 de ses 5000 soldats de Somalie. C’était dans le cadre de désengagement progressif. Pour rappel, la présence de ces soldats en Somalie constitue une véritable source de devises pour le régime burundais, toujours sous les sanctions. C’est pourquoi les autorités ont rejeté toute idée de retrait et engagé un bras de fer avec l’UA. La FDN (Force de défense nationale) a été la première à réagir.

Le 19 février 2019. Lors de la visite du président somalien à Bujumbura, le président Nkurunziza a exigé la tenue d’une réunion d’urgence de tous les pays contributeurs de l’AMISOM, avec ce problème à l’ordre du jour.

L’intervention du président sera vite appuyée par les parlementaires. Dans une session ad hoc, ils voteront une résolution pour déplorer une décision « injuste », touchant uniquement les troupes burundaises. « Il est hors de question de retirer nos troupes », déclareront-ils. Mais malgré cette résistance, les 1000 soldats finiront par rentrer. Il semblerait que ce soit une grande première dans l’histoire du maintien de la paix, où un pays contributeur en troupes se rebelle contre une décision émanant de l’institution qui l’a mandaté.

Au sujet de l’assistance humanitaire

L’assistance que les pays européens accordent à certains exilés burundais, depuis 2015, est fortement critiquée par les dirigeants du CNDD-FDD. Ils y voient une manière déguisée de « déstabiliser » le Burundi. A partir de 2017, les tensions se sont accrues. Les autorités affirmaient en avoir découvert des éléments de preuves. Par exemple, cette information publiée par une plateforme proche du régime, faisant état de : « documents confidentiels sur l’implication de l’UE dans la tentative de changement de régime burundais ».

Mais là, il s’agissait en réalité de documents « humanitaires » sur base desquels divers pays européens ont accueilli des personnes en danger. Le dossier sera vite récupéré par le sommet de l’Etat.

Deux jours plus tard, le ministre des Affaires Etrangères (frère de Willy Nyamitwe) convoquera le représentant de l’institution européenne au Burundi, avec le même problème à l’agenda. A l’issue de leur entretien, il fera une annonce

Mais voici la plus grande contradiction. Dans le passé (entre 1993 et 2000), la plupart d’actuels dirigeants du CNDD-FDD ont pourtant bénéficié de moyens financiers ou matériels venus d’Europe ou d’ailleurs. Par exemple, le ministre Nyamitwe qui était le premier à condamner l’UE, avait été évacué par la même institution en 1995 ! C’était à l’époque des massacres contre les étudiants hutus, à l’université du Burundi. Menacé par le régime de l’époque, l’étudiant Nyamitwe avait été aidé par Koen VERVAEKE, en ce temps-là conseiller à l’ambassade belge, à Bujumbura. C’est d’ailleurs le témoignage de ce diplomate qui poussera le régime à abandonner le dossier. Voici l’extrait: IMG_20191130_133657

Cette révélation fera le bonheur des exilés et d’autres plateformes sur les réseaux sociaux.

Si on parle de contradictions, on ne peut pas oublier d’en souligner une autre, plus évidente encore concernant l’étonnante attitude des autorités burundaises. Souvent, elles tapent sur l’occident (Europe, Etats-Unis, Canada, …) et en même temps elles y envoient leurs enfants pour faire des études. Certains internautes se disent indignés de cet état de fait. Un des exemples les plus frappants est celui de l’Ombudsman burundais, Edouard Nduwimana. Sa fille étudie en France.

Un internaute se révolte : « Les uns manifestent contre les Colons sous le soleil à Bujumbura. Les autres envoient leurs enfants dans les meilleures écoles des Colons. Bon anniversaire cher enfant, tu as un papa formidable ! (sic) ».

Un cas extraordinaire : certaines autorités n’hésitent pas à traiter les exilés de « marionnettes des colons » alors que leurs familles sont parfois demandeuses d’asile en occident. L’un des cas qui ont fait le buzz est celui de la famille Willy Nyamitwe. Son épouse et ses enfants se sont, depuis 2017, réfugiés aux Etats-Unis. Les démarches de leur évacuation ont été faites dans la plus grande discrétion. Et pourtant, le même Willy Nyamitwe est parmi ceux qui chantent, de jour comme de nuit, que le Burundi est en paix et en sécurité.

Au départ, cet ambassadeur « extraordinaire » du président a nié les faits. Mais, sous la pluie des critiques d’internautes, il finira par les reconnaitre.

Cependant, il n’arrêtera jamais de proférer des menaces contre les exilés. Par exemple, dans son tweet du 15 juillet 2019, il s’en prend à Antoine Kaburahe et son journal :

Ce message est révélateur. Il rappelle en une seule formule que l’UE est considérée comme l’ennemi numéro 1 et qu’Iwacu, l’un des rares médias indépendants à rester au pays, fait clairement l’objet de menaces de la part du gouvernement et du CNC.

Attitude similaire dans l’opposition : cas du CNARED

Le CNARED se considère souvent comme le représentant incontournable de l’opposition sur lequel les diplomaties étrangères et les partenaires doivent miser pour résoudre la crise burundaise. Il se voit aussi comme une alternative, affirme pouvoir supplanter le CNDD-FDD. Pour cette coalition, le gouvernement issu de ce parti est « voyou ».

Anicet Niyonkuru, secrétaire général du CNARED, s’est moqué du maire canadien, Yves Corriveau, visitant le Burundi en juillet 2019 et annonçant le jumelage entre sa ville et Bujumbura. De retour au Canada et suite au lobbying d’exilés burundais, il a été désavoué par le gouvernement canadien et a dû retirer sa proposition. Dans un tweet, Niyonkuru s’en est réjoui.IMG_20191130_140149

Contradiction encore : Au début du mois d’août 2019, en moins d’un mois, le langage de ces politiques a brusquement changé. Ils ont annoncé leur intention de rentrer au pays pour participer aux élections de 2020, mettant de côté leurs réclamations classiques (départ de Nkurunziza, préserver l’Accord d’Arusha, …). Ils ont posé un seul préalable : « que le gouvernement mette en place des conditions favorables à un scrutin crédible ».

Deux jours plus tard, Anicet Niyonkuru, le confirmera à la BBC Gahuzamiryango, en se faisant encore plus implorant. Traduction du kirundi : « tous les membres de la plateforme ont la volonté de rentrer. Mais il y a le problème de mandats d’arrêt qui visent certains d’entre nous. C’est ce problème que nous souhaiterions discuter brièvement avec les autorités. Ceci pourrait aider pour que tout le monde regagne le pays. Au fait, la raison du plus fort est toujours la meilleure. On ne peut pas engager un bras de fer avec lui… On ne va pas rentrer comme une coalition, mais comme de simples politiciens. On saura quoi faire après ».

Quatre mois plus tôt, le journal Iwacu avait publié un article intitulé « CNARED ou le carnet d’un retour au pays natal ». Le média revenait sur des réunions secrètes tenues à Helsinki (la capitale finlandaise) entre les membres de cette plateforme et les représentants du gouvernement, pour s’entendre sur les modalités de leur retour au pays natal.IMG_20191130_102307

L’article a suscité de vives tensions entre les membres de la coalition et les responsables du média. Affirmant n’avoir aucune intention de se rendre au régime burundais qu’ils ont toujours qualifié de « sanguinaire », ces politiques ont reproché à Iwacu d’avoir publié de l’« intox », des « rumeurs »!

S’en est suivi un échange musclé de tweets entre les deux parties. Antoine Kaburahe a écrit sur un ton ironique :

Colère de la part du Cnared : « … Un exilé et un opprimé ne peuvent qu’être faibles. Là vous n’avez rien dit. Vous voulez plutôt redonner de l’énergie au pouvoir mourant de Bujumbura/Gitega aux abois ».

Et voilà encore une contradiction. Le régime accuse Iwacu d’être une « caisse de résonnance » de l’UE et du CNARED, alors le CNARED lui reproche le contraire : « il l’est plutôt pour le régime ».

Sympathie/antipathie envers le Rwanda

Un autre phénomène étonnant prend de plus en plus d’ampleur : l’affrontement entre le régime burundais et son opposition externe, au sujet du Rwanda. Comme dans une compétition, les uns encensent ce pays presque quotidiennement. Les autres le vilipendent. Exemple : le 18 août 2019, HIMBAZA, un club de jeunes tambourinaires burundais réfugiés au Rwanda et engagés dans la promotion de la culture africaine, a participé à l’« East Africa’s Got Talent » au Kenya. Ils y ont présenté le tambour traditionnel du Burundi.

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Membres du club Himbaza sur scène au Kenya

Mais la mention du Rwanda a vite provoqué la colère des autorités burundaises. Dans un communiqué du 20 août 2019, la ministre de la culture a dénoncé une tentative de « vol » du patrimoine culturel burundais par le Rwanda. Selon Pélate Niyonkuru, c’est par lui [Rwanda] que le club a été mandaté. « Je rappelle que nos relations avec le Rwanda ne sont pas bonnes. Maintenant, ce pays veut voler et s’approprier le tambour burundais », a-t-elle déclaré. « Nous allons suivre de près cette tricherie qui ne vise qu’à détruire la culture burundaise », a-t-elle ajouté.

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Ministre Pélate Niyonkuru

Depuis 2015, les autorités burundaises considèrent le Rwanda comme « facteur principal de déstabilisation » du Burundi. Elles lui reprochent d’héberger les « putschistes » et d’« aider » les groupes armés d’origine burundaise. Rappelons que le Rwanda est le deuxième pays à abriter beaucoup de réfugiés burundais, après la Tanzanie. Les signes d’un problème diplomatique sérieux entre le Burundi et le Rwanda sont apparus fin décembre 2015, après les attaques rebelles sur des camps militaires dans Bujumbura mairie et Bujumbura rural. Pour le régime burundais, ces rebelles étaient bien appuyés par le Rwanda. Fin 2016, le président Pierre Nkurunziza a menacé de passer à une étape supérieure.

En décembre 2018, il adressera d’ailleurs une correspondance aux chefs d’Etats de l’EAC, pour exiger un sommet extraordinaire, avec le conflit Burundi-Rwanda, à l’agenda.

Bien que traité avec mépris par le régime de Gitega, le Rwanda reste considéré par certains exilés burundais comme « modèle ». Non seulement pour le Burundi mais aussi pour toute l’Afrique. Il semblerait que ceux-ci soient emportés par une passion excessive pour la politique de Kagame. Quelques exemples : au début du mois d’août 2019, ce président a inauguré le « Kigali Arena », une grande salle multisports. Un certain Daniel Kabuto, ancien membre du CNDD-FDD, a salué un Paul Kagame qui est « symbole d’une Afrique brillante et prospère ». Est-ce une façon de faire souffrir les dirigeants du CNDD-FDD ? En septembre 2018, le Rwanda a soutenu, à l’ONU, l’extension du mandat de la commission d’enquête sur le Burundi. Ceci a irrité les autorités burundaises. Via les réseaux sociaux, elles ont dénoncé une « honte » de l’Afrique. Mais certains exilés comme Bob Rugurika, ancien responsable de la RPA, ne le voient pas de cette façon:

L’écrivain, David Gakunzi, ne cache pas non plus sa satisfaction :

Pour les dirigeants burundais, de tels exilés ne méritent plus d’être appelés « Burundais ». Mais pourquoi les deux camps (régime – opposition) s’affrontent-ils sur le Rwanda ? Où cela peut-il les mener ? Le plus urgent n’est-il pas de résoudre la crise qui a déjà causé d’énormes pertes ? Et, la meilleure façon d’y arriver n’est pas de chanter l’éloge de certaines diplomaties ni de les vilipender. D’ailleurs, tout n’est pas non plus propre au Rwanda. Les organisations internationales de droits de l’homme y signalent aussi des violations flagrantes des droits de l’homme. Par exemple, dans son article du 15 août 2018, Human Rights Watch (HRW) se disait préoccupée par deux disparitions : un journaliste et un opposant.

https://www.hrw.org/fr/news/2019/08/15/rwanda-deux-disparitions-appellent-des-enquetes-credibles

Ce qui n’est pas compréhensible ici, c’est d’entendre des exilés burundais qui semblent avouer ou tolérer au Rwanda ce qu’ils critiquent au Burundi.

Financements européens traités comme des menaces

Certains dirigeants burundais voient en tout ce qui vient de l’Europe, un piège, un danger. Y compris même les financements. Le 25 juillet 2019, l’Union européenne a lancé le TAWAMALA (Lake Tanganyika Water Management). C’est un projet régional de gestion des eaux du lac Tanganyika qui regroupe cinq pays : le Burundi, la Zambie, la Tanzanie, la République démocratique du Congo et le Rwanda. Son objectif étant de lutter contre la pollution de ce lac. Le projet aidera également à réhabiliter la station d’épuration de Buterere (au nord de la capitale économique Bujumbura), non fonctionnelle depuis quelques années.

Malgré son importance, certains cadres burundais semblent le mettre en doute. Par exemple, Gabriel Bugaga, chargé de la communication au sénat. Dans un tweet, il ironise :

D’autres y voient une sorte d’« escroquerie » qu’ils attribuent au Rwanda. Par exemple Anastase Hicuburundi, commissaire à la CENI (Commission électorale nationale indépendante) et certains fidèles du parti hégémonique, CNDD-FDD : « le Rwanda de Paul Kagame peut tout manipuler et manigancer mais jamais déplacer le lac Tanganyika ».

Ces réactions ont étonné l’ancien Ambassadeur de l’UE au Burundi, Wolfram Vetter.

Un autre cas : au mois de mai 2019, l’UE a annoncé quelques chiffres concernant les financements prévus en faveur du Burundi

Après l’annonce, le porte-parole du président Nkurunziza, Jean Claude Karerwa, mettra en garde ce partenaire de premier plan. On a traduit son tweet du kirundi : « Personne ne peut refuser un don. Néanmoins, les Burundais n’aiment pas un cadeau piégé. Car le Burundi est un pays des hommes qui n’ont jamais accepté de s’agenouiller devant celui qui les persécute ».

Il y a trois ans, Willy Nyamitwe, accusait l’Europe d’« avoir détruit la Libye pour un changement du régime », et de « vouloir faire la même chose au Burundi ».

Récapitulons

Depuis 2015, le régime et l’opposition ne cessent de varier leurs positions diplomatiques. Et, d’une façon improvisée. Ils agissent en fonction des événements tels qu’ils se présentent, sans anticiper. Aucune vision politique à long terme. Cependant, ils ignorent une chose importante : aujourd’hui, le monde évolue plus vite, l’information circule très rapidement. Par suite, des millions de Burundais sont mieux informés. Fatigués de la crise et vivant dans la précarité, ils ne sont préoccupés que de savoir comment s’en sortir. Ils veulent une réponse appropriée à ce conflit politique qui persiste. Or, le dialogue franc n’a jamais eu lieu. Le gouvernement rejette tout appel à s’asseoir avec l’opposition radicale. « Ce sont des terroristes », avance-t-il. Ce rejet renforce donc l’argument de manque de vision, évoqué plus haut.

Par « vision », il faut entendre cette image globale – positive – de ce que serait le pays à long terme. Grâce à elle, un dirigeant met en place une bonne stratégie de planification et de prise de décisions. Objectifs : mieux traiter des enjeux à venir, tracer la direction dans laquelle conduire le pays ou résoudre les problèmes auxquels il fait face. En réalité, l’absence de vision, l’autocentrisme, peuvent mener au chaos. Au Burundi par exemple, l’incapacité du régime et de l’opposition, à s’entendre, semble le confirmer.

Pour rappel, la crise de 2015 a été ouverte suite à la décision du président, Pierre Nkurunziza, de briguer un troisième mandat à la tête du pays. L’opposition a estimé qu’un nouveau mandat de ce président, élu en 2005, par suffrage indirect, et réélu en 2010, était inconstitutionnel. Pour elle, il porterait un coup de canif à l’Accord de paix d’Arusha signé en août 2000. Cet accord qui marqua la fin d’une terrible guerre politico-ethnique de dix ans, limite à deux le nombre de mandats présidentiels. Depuis, les crises se sont multipliées : à l’armée, à la police, à la CENI, etc. Et comme résultat, beaucoup de Burundais sont en exil. D’autres vivent dans la précarité, à l’intérieur du pays. Toutefois, ni le régime ni l’opposition ne semblent s’en soucier. Leurs préoccupations semblent être autres : servir leurs intérêts propres, se complaire dans des polémiques stériles, parler au lieu d’agir, etc.

En ce qui concerne la diplomatie. Ces mêmes acteurs traitent d’« ennemis » tous ceux qui ne les suivent pas. Par exemple, les autorités burundaises ont, à de multiples reprises, attribué cette qualification aux pays ayant critiqué le troisième mandat de Nkurunziza. Outre cela, elles leur reprochent d’héberger certains exilés qu’elles qualifient de « terroristes ». Du coup, elles ont tendance à se tourner vers les pays asiatiques ou arabes (Chine, Russie, Corée du nord, Arabi saoudite, …). Ceux-ci ayant un point commun : ils s’intéressent peu à la démocratie ou à l’Accord d’Arusha. Pour les autorités burundaises, ces pays sont les seuls à être restés aux côtés du peuple burundais dans des moments « difficiles ». D’où elles leur attribuent le titre de « véritables amis ». Mais le paradoxe est que ces pays n’ont jamais été au premier rang de ceux qui aident (financièrement) le Burundi. Même dans l’actuelle crise, les partenaires clés sont restés la Belgique, l’UE, etc.

Quoi qu’il en soit, la diplomatie n’est pas à négliger dans le monde actuel. Elle joue un rôle important dans la vie des Etats. Wiktionnaire la définit comme « connaissance des traditions qui règlent les rapports mutuels des Etats, art de concilier leurs intérêts respectifs ». On comprend donc que la diplomatie sert à assurer la tranquillité (la quiétude) des nations. Cela, par des moyens susceptibles de régler pacifiquement tout conflit pouvant menacer la paix entre elles. Cependant, pour le cas du Burundi, les choses semblent avoir dépassé ce stade. Les autorités s’en prennent souvent aux pays qui hébergent les opposants de 2015. Elles considèrent tout octroi d’asile à ces réfugiés comme un acte d’hostilité. Ce qui n’est pas du tout vrai. Normalement, une telle situation peut facilement se combiner avec le maintien des relations ou d’une certaine coopération. Tout malentendu ne doit pas nécessairement entrainer un refroidissement ou une rupture des relations diplomatiques. Non plus, la reprise de la coopération entre le Burundi et l’un ou l’autre partenaire (exemple, la France) ne devrait pas étonner l’opposition. Comme le régime, certains exilés interprètent à tort différents gestes de leurs pays de destination. Le fait de recevoir de ceux-ci le droit d’asile, le titre de réfugié, le papier de voyage, etc, les pousse à se faire d’illusions. Ils pensent que ces partenaires sont acquis à la cause de l’opposition. En tout cas, les deux protagonistes se leurrent sur comment fonctionne la dynamique internationale.

Ce qu’ils semblent ignorer : les diplomaties occidentales, conscientes qu’au Burundi tout peut fluctuer en fonction des circonstances, maintiennent le contact à la fois avec le pouvoir burundais et l’opposition, qui est une condition d’une certaine écoute (influence). Donc, traiter avec le Burundi n’est pas un choix émotionnel qui, par exemple, exclurait de coopérer avec d’autres pays comme le Rwanda, l’Ouganda, … qualifiés d’« ennemis » par les autorités burundaises. Ça n’empêche pas non plus d’entretenir de bonnes relations avec les opposants exilés. Car, en fait, les valeurs qui inspirent ces diplomaties sont plus « humanistes ». Exemple : l’UE peut venir en aide à un opposant menacé par le régime. Elle peut également intervenir en faveur d’un fidèle du même régime, en danger. Tout cela, c’est par rapport aux valeurs qu’elle défend : démocraties, droits de l’homme, libertés, etc. S’attaquer à ces principes pourrait être vu comme un manque de maturité politique, un manque d’arguments, … ce qui entraine une perte de crédibilité. Bref, une meilleure façon de résoudre la crise que traverse le Burundi, depuis plus de quatre ans, n’est pas de se fâcher ni de s’enthousiasmer, chaque fois qu’il y a une enquête ou un rapport publié sur la situation à ce pays. Ce n’est pas non plus, pour chaque partie, de se considérer importante que l’autre. Les protagonistes doivent changer de mentalité, réfléchir sur un plan réaliste de sortie de crise. Mais c’est pour quand cela ?

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