[Reportage]Burundi : Débarrassée des mines, Mutwana reprend vie

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Six ans après son déminage définitif, la région de Mutwana, située à la frontière burundo-tanzanienne [en province de Rutana] a repris vie. Les habitants qui l’avaient désertée, depuis la crise de 1993, suite aux violents combats [entre rebelles et l’armée régulière] et aux engins explosifs improvisés un peu partout, sont tous revenus. Le commerce transfrontalier et l’activité agricole se reconsolident. Aujourd’hui, l’ancien bastion rebelle approvisionne en vivres une partie du pays. Ivomo revient sur l’histoire complexe de cette région.

Mercredi vers six heures du matin. Notre reporter quitte la capitale économique Bujumbura, à bord d’un « kagongo », petit véhicule de transport en commun. Par la RN7, souvent appelée « route Jenda », il se dirige vers Mutwana. Au sud-est du pays. C’est dans la zone de Butezi, commune de Giharo, en province de Rutana. Le chauffeur accélère car le trajet est long : 200 kilomètres de Bujumbura. Près d’une heure de roulage, ils atteignent la région de Mugamba. Ici, la topographie change. Montagnes, plantations de thé presque partout, maisons circulaires, …

Vers neuf heures, ils sont déjà à Rutana. Ils descendent sur Bukemba. Puis, rejoignent Gihofi (près de la Société sucrière) avant de longer la zone de Muzye. Savane, d’un côté, plantations de palmiers, de l’autre. Un peu loin, des forêts claires attirent la curiosité des touristes. 11 heures 30, ils arrivent à Rubaho, le principal centre de négoce de Giharo. Mais, pour atteindre Mutwana, le reporter doit parcourir encore 10 kilomètres.

Il lui faudra quelques minutes pour se préparer : manger, acheter du crédit pour son téléphone, de l’eau, etc. Midi 10, il prend une moto. Vers 13 heures, il débarque à Mutwana [petit centre situé à la frontière avec la Tanzanie]. C’est le point de rencontre entre les hommes d’affaires burundais et tanzaniens. Des camions que l’on charge de marchandises, des magasins, des bars, des moulins, des ligalas, …c’est tout ce qu’on peut y observer.

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A Mutwana, plusieurs camions sont chargés de vivres chaque jour

Une partie des habitants vit du business. Certains sont des courtiers. Ils mettent en relation les deux catégories de commerçants. Par exemple Jean Bosco*, 40 ans:

« Une grande partie des denrées que l’on vend ici proviennent de la Tanzanie. Elles sont de bonne qualité. C’est d’ailleurs cela qui attire les commerçants burundais. Comme ils viennent de loin – Gitega, Bujumbura, Ngozi …- je les aide à passer des commandes chez les tanzaniens. Au moment de la livraison, je stocke les produits en attendant qu’ils arrivent. Ils me paient pour ça. C’est grâce à ce travail que je nourris mes enfants ».

Il y a des années, la région de Mutwana était inaccessible à cause de la guerre. Les habitants l’avaient fuie. L’activité économique y était paralysée. Comment alors cette région était-elle devenue principal bastion des rebelles de l’est ? Quelles sont les conséquences que cela a eu ? C’est ce que nous essayons d’expliquer dans cet article.

Un tour dans la plaine

Une partie de Mutwana est constituée de la plaine de la rivière Malagarazi, séparant le Burundi de la Tanzanie.

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La plaine de Mutwana

Notre reporter l’a visitée. Objectif, y découvrir le trafic transfrontalier. En saison des pluies, une partie de cette plaine devient marécageuse. Pour atteindre la rivière, on doit contourner ou passer par des zones d’expansion de ses crues. Des camions, en attente de chargement, sont obligés de stationner à plus de 500 mètres.

14 heures 40. Le reporter arrive à l’endroit par où on fait traverser les marchandises. Une foule de gens : passagers, vendeurs, acheteurs. Bavardages, rires, disputes, … Tout est beau. Par exemple, la végétation. Elle y est de trois types : les marais à Cyperus (urufunzo), les savanes à Loudetia (uruyange) et les forêts claires de type miombo (avec imituntu, imitwana…). Des chants d’oiseaux, des coassements de crapauds, des enfants s’amusant nus près de la rivière, un vent léger, … donnent l’envie d’y rester. Et à 700 mètres, vers l’est, c’est en Tanzanie. Des montagnes avec beaucoup d’arbres, c’est ce qu’on y voit.

Le reporter assiste, avec la foule, à l’arrivée de trois petites embarcations tanzaniennes.

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Toutes remplies de marchandises : maïs, manioc, farine, riz, ndagala, jus, etc. Deux autres se préparent à partir de Mutwana. A leur bord, différents articles burundais : industriels (Primus, amstel, savons et détergents, malt, eaux minérales, …), agricoles (arachides, pommes de terre, soja, …), poissons fumés ou séchés, etc. De la rivière aux camions, les marchandises sont transportées à vélos, à motos ou sur la tête.

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De grands flux commerciaux sont enregistrés chaque jour à Mutwana 

Malgré cela, quelque chose satisfait déjà les habitants. « Les choses se sont améliorées. Ce n’est pas comme à l’époque de la guerre où tout était paralysé », confie Bosco, commissionnaire de 44 ans. « On fait beaucoup d’argent. Le seul problème est que notre localité n’a pas de routes la liant à la Tanzanie».

Emmanuella*, 41 ans, est une Burundaise mariée en Tanzanie. Elle abonde dans le sens de Bosco : « J’ai la liberté de traverser la frontière de ou vers la Tanzanie n’importe quand je veux. Il y a quelques années, ce n’était pas possible. Il y avait toujours des combats».

Outre le commerce, Mutwana, comme toute la plaine de Kumoso, est l’une des régions les plus fertiles du Burundi. Depuis longtemps, elle alimentait en vivres une grande partie du pays. Sa fertilité attire beaucoup de familles. Cependant, comme déjà évoqué plus haut, les choses n’y ont pas toujours été bonnes. Les crises qu’a connues le pays ont paralysé la région, et poussé une grande partie de sa population à l’exil. Ce qui a entrainé le ralentissement de l’activité économique. Une grande présence militaire et rebelle y sera observée. Des mines et autres engins explosifs seront improvisés presque partout.

Pour comprendre l’histoire de cette région, notre reporter s’entretient avec des habitants ayant directement vécu la crise : victimes, anciens gardiens de la paix, anciens rebelles, démobilisés et administratifs locaux de l’époque. Mais d’abord, un bref rappel historique.

Assassinat du président Melchior Ndadaye

Le 24 octobre 1993. Ce premier président hutu, démocratiquement élu, est assassiné. Mais les auteurs, un groupe de militaires tutsis, ne savent pas que cet acte va conduire le pays vers plus d’une décennie d’une terrible guerre politico-ethnique [300 000 morts].

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Président Melchior Ndadaye. Photo: Africanews

Le 24 septembre 1994, nait le Conseil national pour la défense de la démocratie [CNDD]. Composé de hutus lésés. De manière rapide, celui-ci se dote d’une branche armée : FDD, Forces pour la défense de la démocratie. [Combinée, les deux branches constitueront le CNDD-FDD, actuel parti au pouvoir].

Les FDD prennent des armes. Ils s’associent au Palipehutu FNL [Forces nationales de libération], mouvement aussi hutu né les années 80. Objectif : déloger le régime dominé, à l’époque, par une oligarchie tutsie. Ils lui reprochent d’être « ennemie » de la démocratie. Les Palipehutu FNL se concentrent à l’ouest du Burundi. Les FDD, eux, étendent leur champ de bataille jusqu’à l’est du pays, à la frontière avec la Tanzanie voisine. Ce pays leur servira d’ailleurs de base arrière.

A partir de 1998. Le sud-est, le centre-est et le nord-est s’embrasent. Ces trois parties du pays deviennent le théâtre de violents combats entre les troupes du président Pierre Buyoya d’un côté et les rebelles de l’autre. Les dégâts humains et matériels seront énormes. Ainsi, la région de Mutwana se retrouvera au centre du conflit.

Mais pourquoi ?

Elle donne un bon accès à la Tanzanie. Elle permettait aux rebelles d’acheminer des renforts et munitions au Burundi, sans être repérés. En plus, c’est par là que passaient toutes les unités armées voulant se rendre dans Ruyigi (est) ou dans une partie de Makamba (vers le sud) et au centre du pays (Gitega, Karusi, …). Donc, Mutwana était/est « stratégique ». C’est ainsi qu’elle est devenue champ de bataille entre les insurgés et l’armée régulière.

C’est mardi, deuxième jour du reportage. Le reporter n’a pas réussi à trouver les témoins à proximité. Car, ils sont occupés, loin dans les champs. Cependant, il ne croise pas les bras. Il lui faut un plan B. Alors qu’il cherche encore, un des habitants lui donne un contact précieux. Vers le nord. C’est sur la colline de Buhogo. Dix kilomètres de Mutwana. Le reporter et son fixeur se mettent vite en route. A moto. Il est 14 heures 45. Vers 16 heures, les voilà déjà à Buhogo. Un petit centre : une dizaine de maisons, deux bars, un moulin, des champs de cultures. Près de la route, une maison se démarque des autres : briques cuites, tôles… Derrière elle, une étable, et une vache à l’intérieur. « C’est là ! », dit le fixeur. Le reporter s’y dirige. Il y voit un homme : jeans, t-shirt, casquette bleu-blanc et bottes. C’est Jérémie, 44 ans, l’homme que l’on cherche. Il prépare du son de riz pour sa vache.

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Beaucoup de démobilisés ou anciens gardiens de la paix sont actuellement dans l’entreprenariat 

Jérémie connait Mutwana comme sa poche. Jeune, il a participé à beaucoup d’opérations aux côtés de l’armée : offensives, patrouilles, … Comment ce civil s’était-il retrouvé dedans ? Il s’est confié à Ivomo.

En 1998, les rebelles prennent le contrôle de Mwura. C’est une localité située à deux montagnes de Buhogo. Et à quinze kilomètres de Mutwana [vers le nord]. L’armée tente alors de les y déloger mais en vain : violents combats, explosions, … Des gens fuient en masse. A l’époque, Jérémie a 23 ans. La topographie de la région est complexe. De grandes termitières et beaucoup d’arbres. Combinés, les deux constituaient une meilleure cache pour les rebelles. Ce qui ne rendait pas la tâche facile aux militaires. Dominés, ils décident de recourir à la population…

Un certain soir. Ils font irruption dans un camp où les habitants s’étaient réfugiés. Tous les hommes et les garçons sont isolés. Parmi eux, Jérémie. « Comment dormez-vous alors que votre commune a été attaquée ? Imbéciles ! Tous les hommes dehors ! », tonne l’un des militaires. Vite, ils sortent, puis escortés jusqu’à Mwura. A la va-vite, on les entraine au maniement de l’arme automatique. Et au bout d’une semaine, la formation est terminée. Tout est prêt pour la nouvelle unité : kalachnikovs, tenues, différents effets, …

Celle-ci doit désormais rejoindre d’autres sur le champ de bataille. Baptême du feu pour Jérémie. Il s’en rappelle :

« Crépitements des fusils de toute sorte, explosions, …. Ce jour-là, je suis resté allongé par terre, dans des herbes. L’un des militaires m’a frappé avec sa ceinture pour que je me mette debout mais sans succès. Je m’estimais déjà mort. Je n’ai réussi à tirer aucune balle. Le soir, on s’est replié. Arrivés à la base, le chef m’a sanctionné. Il m’a mis à genoux pendant plusieurs heures. Six de mes amis sont morts le premier jour. Au fait, Mutwana était comme l’Etat major des rebelles dans la région. Ils étaient très forts et bien armés. Je les ai même vu tuer un militaire sauvagement ».

Revenons sur Mutwana

Au départ, le seul champ de bataille était Mwura. Mais pour y parvenir, les rebelles, en provenance de la Tanzanie, devaient passer par un axe « névralgique » : Mutwana.

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La région de Mutwana est aussi très fertile 

Pour comprendre cela, il faut savoir que Giharo a trois principaux axes d’entrée en Tanzanie : Mutwana, Mwogo et Ngomanti. Mais les deux derniers ont un désavantage. Ils n’y donnent pas un bon accès. En traversant la frontière par ces localités, on tombe directement dans des forêts intenses. Inhabitées. Pas de routes ni chemins. On y observe toute sorte d’animaux prédateurs. En plus, la rivière y est mal aménagée, donc dangereuse. C’est pour ces raisons que les rebelles les évitaient.

Il ne restait que Mutwana. Cette localité présentait trois principaux atouts pour eux: (1) la Malagarazi est bien aménagée pour les piétons. (2) Non loin de la frontière, il y a un grand village d’exilés Burundais hutus de 1972 [ils ne sont jamais retournés au pays natal] ainsi que de bonnes routes. (3) La localité est proche des forêts de Muhasha [une localité dans la commune de Kibondo – en Tanzanie – qui abritait une grande base des rebelles FDD].

Dans (1), il faut entendre que les accidents dans l’eau étaient moins fréquents. Dans (2), les rebelles en provenance du terrain (à Mwura) trouvaient facilement de l’assistance chez leurs voisins burundais. Les blessés y étaient soignés clandestinement. Dans (3), les rebelles avaient une grande possibilité de se faufiler et de rejoindre leur base sans être repérés par la police tanzanienne. Une précision importante : le président burundais, Pierre Nkurunziza, a aussi vécu à Muhasha. Cette localité est située dans la province de Kigoma. C’est à Buha. Ayant de bonnes routes, elle facilitait l’approvisionnement des rebelles. L’enquête de notre reporter révèle que leurs munitions suivaient la ligne « Dar-Es-Salaam – Kasulu – Kigoma–Muhasha ».

Il y a une autre raison pour laquelle Mutwana était plus préférée : Des rebelles blessés, en attente d’évacuation, pouvaient s’y cacher longtemps, grâce aux forêts intenses et au bon accueil de la population. En fait, ils entretenaient de bons liens avec elle. En revanche, elle les couvrait [on va y revenir…]. Cette complicité est l’un des facteurs qui ont conduit l’armée régulière à l’échec. Avant de s’en replier, celle-ci adoptera une stratégie « dangereuse ».

Des mines improvisées partout

En 1999. La présence des rebelles s’intensifie à Mutwana. L’armée qui a échoué de les y chasser, envisage déjà d’en retirer ses troupes. Mais avant de partir, elle y improvise des mines. Le long de la Malagarazi en grande partie. Objectif : couper la ligne d’approvisionnement des rebelles. Ces engins explosifs feront beaucoup de dégâts humains et matériels.

Troisième jour du reportage. Le reporter quitte Buhogo. Il retourne à Kabugubugu pour y rencontrer d’autres témoins. Ce petit centre se trouve à trois kilomètres de Buha. Bien qu’il ait plu la nuit dernière, le ciel est clair. Il est 10 heures. Des camions sont là pour le chargement. Un groupe de jeunes hommes, une dizaine, sont entrain de charger l’un d’eux du manioc sec. Ils transportent la denrée dans des paniers. Animation, chansons, vivacité, … Cependant, l’un d’eux n’a pas de morale. Il reste au stock, y travaille assis. Il n’a que la mission de charger les paniers pour les autres. Ceux-ci passent un à un devant lui et soulèvent ces paniers. Ensuite, ils les déposent sur une balance avant de verser le contenu dans le camion. Le jeune homme très « calme » est connu sous le sobriquet de Gijira, 36 ans.

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Il n’y a jamais eu de bilan officiel sur les victimes de mines à Mutwana 

Le cas suscite la curiosité du reporter. Il souhaite en savoir plus. Il est atteint d’un handicap, dira tout le monde qui est là. Par cette occasion, Gijira hausse les ourlets de son pantalon jusqu’aux genoux. Il montre ses jambes au reporter. Chair de poule ! De grandes cicatrices, des pieds aux genoux ! En y touchant, le sang du reporter se glace dans ses veines ! 22 ans après, les tibias de la victime ne sont toujours pas guéris. Elle marche à peine. Elle refusera qu’on en prenne une photo. Pourtant, son histoire est douloureuse.

Avril 1998. Des hommes armés débarquent à Kabugubugu. C’est la localité natale de Gijira. Ils y éliminent deux responsables administratifs locaux :Gatoto Spageon, conseiller collinaire, et son adjoint. Depuis, la situation dégénère. La région est officiellement qualifiée de « dangereuse ». Un grand corps de troupes gouvernementales y est vite déployé. Le PC (poste de commandement) sera installé près de chez Gijira. Ce qui marquera le début de leur calvaire, lui et ses voisins. Parfois, contraints de prendre part aux combats (ou patrouilles) aux côtés des militaires. Parfois, obligés de puiser pour eux. Celui qui refuse d’obtempérer, sera frappé à mort.

Au bout de quelques semaines, Gijira et son voisin, Ntakarutimana, n’en peuvent plus. Ainsi, ils décident de fuir le pays. La nuit, ils traversent la Malagarazi et rejoignent Buha. Mais, un malheur ne vient jamais seul. Le lendemain, ils tombent entre les mains des rebelles, puis, conduits à la base de Muhasha. Les deux jeunes n’auront plus d’autre choix que d’intégrer la rébellion. Deux semaines plus tard, six autres voisins de Gijira arrivent de Mutwana. Ils veulent aussi intégrer la rébellion. Et le nombre de jeunes arrivants s’élève à huit. C’est le début d’une formation accélérée.Trois mois d’affilée. A la fin de celle-ci, les « enfants » sont déjà devenus de véritables guerriers. Idéologie bien assimilée. Prêts même à mourir en vue de libérer « leur » pays.

Avant d’aller au combat, Gijira et Ntakarutimana décident quand-même de prendre quelques jours de congé. Objectif : aller parler de leur engagement aux parents. Un certain soir, ils quittent Muhasha. Déguisés en civils. Plusieurs heures de marche, ils arrivent dans la plaine de la Malagarazi. Ntakarutimana est devant. Gijira derrière. Il fait déjà nuit. Pas question pour eux de se parler. Ils ne veulent pas être détectés. La zone est rouge. Ils restent concentrés sur leur chemin…

Néanmoins, leur prudence ne leur servira en rien. Alors qu’ils traversent une ancienne plantation de riz, Ntakarutimana pose, sans le savoir, ses pieds sur une mine. Enorme bruit d’explosion ! Il meurt sur-le-champ ! Et Gijira, grièvement blessé. Celui-ci sera vite évacué par des passagers, qui l’auront reconnu, vers la Tanzanie. C’était la seule façon d’éviter qu’il ne soit achevé par les militaires. Ils avaient l’ordre d’ôter la vie à chaque blessé de mine. En Tanzanie, Gijira sera soigné par des ressortissants burundais et congolais. Il se rétablira au bout d’une année. Mais, restera avec des éclats dans ses jambes. 22 ans plus tard, il n’en a jamais été opérés.

Selon les habitants de Mutwana, les victimes des mines dans la région sont nombreuses. Pourtant, il n’y a jamais eu de bilan officiel. Ce qui inquiète ceux qui ont perdu les leurs. Par exemple, les frères, Nyandwi*, Minani* et Fabien.Tous de Kabugubugu. Leur père a été tué par un engin explosif. Ils se sont confiés à Ivomo.

En août 1999. Un après-midi, leur papa va dans les champs pour y cueillir des légumes. Une heure plus tard, ils entendent une déflagration. Ils vont vite se cacher, sans savoir de quoi il s’agit précisément. Ils attendent longtemps, mais leur père ne revient pas. Inquiétudes. Interrogations. Vers le soir, la mauvaise nouvelle tombe, via une autorité locale : « Une mine a tué un homme, là dans la plaine. Le corps ressemble à celui de votre papa. Vous devriez aller voir ». Nyandwi*, Minani* et Fabien* s’y précipitent. Arrivés sur place, ils sont surpris ! Le corps est bien celui de leur parent. Il est en mauvais état. Certains membres du corps séparés. Les enfants perdent la tête ! Incapables de se tenir sur leurs pieds. Ils respirent à peine. Mais, Minani*, l’ainé, se ressaisit vite. « On doit l’enterrer », dira-t-il. Ils organisent, à la va-vite, et en cachette, des funérailles…

Les trois deviendront orphelins de père et de mère. Depuis lors, leur vie, aisée avant, changera en calvaire. Minani* raconte: 

« On était mineurs : six, neuf et treize ans respectivement. Et on venait de perdre le seul parent qui nous restait. Maman nous avait quittés deux ans plus tôt. On était obligé de cultiver les champs et de chercher à manger seuls. Mais aussi, de s’acheter des habits, de se payer la scolarité, sans aide de personne », 

Trois ans plus tard, celui-ci a 16 ans. Il décide de se marier pour pouvoir s’occuper de ses petits frères : les loger, les nourrir… « Je les ai aidés et maintenant, ils ont grandi, sont tous mariés. J’en suis fier ».

Mais quelque chose inquiète Minani* : les victimes des mines n’ont jamais été indemnisées. Pour lui, c’est inacceptable.

« Il y a eu un programme de déminage, mais, jamais celui d’assistance des victimes. Certains ont encore des éclats dans leur corps. Ils ont besoin d’être opérés, mais n’ont pas de moyens. C’est regrettable. Le gouvernement devait nous aider. Nous avons été victimes d’un conflit que nous n’avons pas créé ».

Nduwayo Japhet est un démobilisé. Originaire de la colline de Shasha, frontalière avec Buhogo, il en a aussi été victime. Touché, à maintes reprises, par les mines, il finira par souffrir d’un trouble de vue, suite au gaz dégagé des explosions. En 2001, il a été évacué à Ubwali [en RD Congo], pour des soins. Il y a passé une année. Il retournera à Mutwana en 2002. Puis exigera d’être démobilisé. « A l’époque des combats, on se déplaçait la nuit, pour éviter d’être repérés par les militaires. Comme j’avais un problème de vue, je n’avais pas la faculté de bien voir. En 2004, j’ai décidé de quitter la rébellion », confie-t-il. « Aujourd’hui, mon état de santé n’est pas stable. Je ne suis pas capable de faire des choses qui demandent de la force ».

Les mines ont également tué des animaux, domestiques en grande partie. Et pour chaque cas, les propriétaires de troupeaux avaient l’obligation de payer l’engin. C’est pour cette raison qu’ils ne se montraient jamais.

Des administratifs contraints de « coopérer »

Après l’assassinat de Gatoto et son adjoint en 1998. Il se posera, par la suite, le problème de leur remplacement. Personne, à Mutwana, ne souhaite prendre la relève. Car, les habitants n’en comprennent pas les vraies causes. C’est le flou, l’incertitude.Tout le monde a peur. L’administration nomme un certain Michel. Mais, il démissionnera au bout de cinq mois. En mars 1999, elle désigne un autre : Karabasesa. Celui-ci servira comme conseiller des collines de Mutwana et Kibimba. Il le restera jusqu’en 2005. Six ans de règne. Comment a-t-il réussi là où ses prédécesseurs avaient échoué ? Il a expliqué sa stratégie.

Le lendemain de sa désignation, il entre dans ses nouvelles fonctions. Sans tarder, il entame une enquête.Top secrète. Seul objectif : comprendre pourquoi l’attaque de 1998 avait visé les responsables d’une seule colline. Il entre en contact avec des chefs d’autres collines. Commençant par ceux qui sont là depuis beaucoup d’années. Donc, plus expérimentés. Il sera étonné d’entendre leurs réponses : « Gatoto n’a peut-être pas affiché la bonne volonté de collaborer avec les rebelles ». Le nouveau conseiller a vite compris.

Une semaine plus tard, il prend contact avec les rebelles. Secrètement. Il leur déclare son intention de collaborer avec eux. Mais, en échange des garanties de sécurité. Ceux-ci acceptent la proposition. Ils lui donnent deux exigences. (1) Leur transmettre régulièrement des rapports sur la situation qui prévaut sur ses collines. (2) Leur révéler chaque jour toutes les localités où les militaires auront improvisé les mines. Karabasesa est d’accord. Deal conclu. Depuis lors, il servira deux maitres dont l’un, clandestinement. Il surveillera chaque mouvement des militaires. D’ailleurs, il mettra en place un réseau de guetteurs secrets. Les rebelles recevront avec ponctualité l’information précise sur les endroits où sont cachées les mines. Résultat, ils pouvaient depuis entrer dans Giharo par des chemins sûrs. Finis les incidents. Et Karabasesa sera rassuré. Il donnera à la population une consigne importante :

« Si un libérateur [mot utilisé à l’époque pour dire * rebelle*] est blessé, il faudra vite l’évacuer vers la Tanzanie. Si les moyens ne le permettent pas dans l’immédiat, gardez la victime dans un endroit secret et sûr ».

Cependant, certains ne voulaient pas exécuter le mot d’ordre. Par exemple, Bucumi, actuel chef de la sous-colline de Kabugubugu. A l’époque, il était jeune gardien de la paix. Avec sa kalachnikov, il participait toujours aux opérations de l’armée. « Je ne supportais pas quelqu’un qui aide les rebelles. J’en étais allergique. Chaque fois que j’entendais une telle personne, je la dénonçais à l’armée ou je l’arrêtais moi-même », raconte-t-il. Mais, les choses n’ont pas tardé à tourner au vinaigre. Un jour, un inconnu arrive chez lui, avec un message bizarre. Sans même attendre qu’on lui donne « karibu » [bienvenue], il se met à parler :

« Tout ce que tu fais, on sait. Tu aides les militaires à arrêter et tuer des innocents. Tu as des mains de sang. Tu ferais mieux arrêter immédiatement. Si non, tu auras bientôt ta récompense ».

Après, l’inconnu s’est tiré. Le regardant partir, Bucumi remarque un pistolet, dissimulé dans son pantalon. Il comprend vite de qui il s’agit : un messager rebelle. La panique le prend. Il essaie de le rappeler pour lui demander des détails, mais sa voix ne sort pas. Pire, il se rappelle de tous les administratifs tués. Ainsi, Bucumi se décide à chercher une solution. Il va voir Karabasesa et lui raconte l’histoire. Cet administratif, qui s’y connait déjà, conduit vite Bucumi à Muhasha. A leur arrivée, des rebelles crient : « voilà le type ! le récalcitrant ! ». Karabasesa, enlève son chapeau, puis intervient :

« Ndabugize banyakwubahwa ! Uyu musore yarahindutse nukuri. Ubu aratahura umugambi rwose. Mbere aje kwishikana ». En Français : « Je vous salue respectables chefs ! Ce jeune homme a vraiment changé. Actuellement, il comprend et soutient la cause. Il confesse et souhaite se rendre ».

Le message du vieil homme est accueilli par acclamations. « Donnez-leur à manger ! », ordonne le chef. Le repas est vite servi. Après le manger, ce sera le temps de retourner à Mutwana. Mais le responsable des rebelles a quelques instructions pour Bucumi. « Espionner » les militaires, « se renseigner » sur leurs actions, leurs plans, puis transmettre le rapport à Muhasha, chaque jour. Voilà sa nouvelle tâche. D’ailleurs, le jeune homme deviendra le principal messager de Karabasesa. Il sera chargé de porter, pour lui, tous les messages et rapports destinés aux rebelles. Depuis, il y aura la paix dans la région. Et en 2002, un cessez-le-feu sera signé.

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Aujourd’hui, Mutwana a complètement changé. Les activités commerciales et agricoles fleurissent. Elles s’y développent à une grande allure. Les échanges entre Burundais et tanzaniens se consolident. La main d’œuvre circule librement. L’ancien bastion des groupes armés nourrit le reste du pays. Toutefois, deux grands problèmes persistent. Malgré plusieurs tonnes de vivres qui y transitent, chaque jour, en provenance de la Tanzanie, (1) il n’y a pas de routes, à la frontière. Toutes ces quantités passent par la rivière Malagarazi. Soit dans de petites pirogues. Soit sur la tête des gens. (2) La région n’a pas d’électricité. Si les deux problèmes étaient résolus, la quantité des marchandises qui y transitent pourrait se multiplier par deux voire trois, rassurent les habitants. Ils exigent au gouvernement de s’y pencher.

*les noms ont été modifiés

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