Bujumbura : enfer des transports en commun ?

Reportages

Au fil des jours, le transport en commun dans la capitale économique burundaise devient de plus en plus casse-tête. Après des heures de travail, certains choisissent désormais de marcher pour rentrer.

Il est 16 heures 15 minutes. Notre reporter arrive au parking, près de l’ex-marché central de Bujumbura. Presque tout y semble beau. Magasins, alimentations, bureaux, galeries, etc. Cependant, de longues files des gens en attente des bus qu’il y observe attirent son attention. Adultes, enfants, hommes, femmes et vieillards. D’autres affluent de tous côtés…

Quelques minutes plus tard, les queues s’allongent davantage : Plus de 100 mètres chacune. Or, les bus ne viennent qu’au compte-gouttes. Et chaque fois, seul un petit nombre de passagers trouve de places.

Ainsi, pour tuer le temps mis sur elles, les uns jouent avec leurs téléphones. Les autres, discutent de choses et d’autres. Parfois, ceux qui sont fragiles ou fatigués s’assoient par terre.

De lourdes pertes

Le temps que les gens passent sur les files indiennes affecte négativement leurs affaires. Fidèle* habite la zone de Kamenge, au nord de la capitale économique.

« Il arrive que je passe plus de 45 minutes à la file. Ça se répercute sur mon business que je dois faire après les heures de travail. J’arrive tard, dans la nuit, je ne trouve pas clients. Vous comprenez que je subis d’énormes pertes. Ça ne marche pas du tout. Aujourd’hui, il est très difficile de nourrir la famille avec le maigre salaire d’un fonctionnaire ».

Sur une autre file, à côté, se trouve Florine*, mère de 4 enfants. Elle habite Carama, toujours dans le nord. Florine* se dit profondément préoccupée par le fait qu’elle ne trouve plus de temps pour s’occuper des tâches ménagères ni de l’éducation de ses enfants :

« Je termine le travail à 17 heures. Mais, des fois, j’arrive à la maison vers 20 heures, à cause de ces queues ! ».

Certains Bujumburois n’en peuvent plus. Jugeant inacceptable la situation, ils préfèrent une marche à pieds. Par exemple, Patrick*, habitant de Ngagara.

« J’ai comparé le temps que je passe à la file et celui mis quand je rentre à pieds. Le constat est intéressant : A pieds, il me faut moins de 40 minutes pour arriver à la maison. Mais quand je fais la queue, ça me prend entre 40 minutes et 1 heure. Je vous laisse réfléchir… . Certains de mes amis préfèrent un taxi collectif qu’ils payent à quatre. A mon avis, c’est aussi une solution ».

En juillet 2019, des sociétés privées ont essayé d’en finir avec le problème. Elles ont alors introduit une dizaine de grands bus, capacités de plus de 60 personnes, chacun. En dépit de cela, il n’a pas du tout été résolu.

A quoi est-il dû ? Dans cet article, nous examinons deux raisons. L’une liée à la croissance démographique, l’autre, au problème d’aménagement.

Une offre inferieure à la demande

La démographie galopante est un des facteurs dont les responsables de la mairie ne se seraient peut-être pas rendu compte. La population urbaine croit très rapidement. D’après des sources à l’hôtel de ville, elle s’élevait à 556 000 en 2010. Néanmoins, en seulement 10 ans, elle a presque doublé. Or, les moyens et infrastructures ne suivent pas le même rythme.

Une étude réalisée en 2018 par Global Consulting and Equipment Services (GCES) montre que l’offre disponible pour les transports en communs est de loin inferieure à la demande. Les bus et taxis en couvrent seulement 4,1 % face à une demande de 85 %. 

En outre, la ville de Bujumbura a une histoire particulière. A part qu’elle est une destination préférée des gens en quête d’emploi, durant les crises du passé, elle a aussi accueilli beaucoup de personnes qui y cherchaient refuge. Et bien évidemment, tout cela contribue à sa rapide croissance démographique. Dans le souci de la désengorger, le gouvernement a, en décembre 2018, transféré la capitale politique, avec certains ministères et institutions, à Gitega (centre du pays). Malgré ces efforts, la mesure n’a pas eu d’impact palpable.

Problème de routes et de parkings

Le mauvais état des routes et le manque de parkings compliquent davantage la situation. A cause du premier problème, le temps mis par un bus ou un taxi entre deux points (ville-quartier ou quartier ville) est très long. D’où la durée moyenne d’attente d’un bus, dans les quartiers, est de 28 minutes, selon GCES. Et, en conséquence du second problème, une partie des bus est contrainte de garer à 500 mètres du parking principal. Comme l’a constaté le reporter d’Ivomo, certains bus stationnent près du quartier asiatique, d’autres, en face de la paroisse Saint Michel (dans la zone de Rohero).

Des chauffeurs regrettent les pertes, en temps et en moyens, qu’ils subissent. « Comme vous le voyez ici, nos véhicules sont alignés par ordre d’arrivée. Si, au parking du centre-ville, un bus vient de partir, celui qui est devant ici doit vite aller prendre place. Nous travaillons dans des conditions vraiment difficiles », déplore un d’eux. Et d’ajouter : « On est obligés de jouer aux cartes ou au damier en attendant le signal ».

A cela, il faut ajouter une autre préoccupation : la concentration des activités de différentes institutions [banques, ministères, entreprises, organisations, administration, …] au cœur de la capitale économique est à l’origine d’importants embouteillages…

Un pays à court de moyens

Depuis l’éclatement de la crise de 2015, la plupart des partenaires techniques du Burundi ont coupé des robinets. Et, le gouvernement s’est retrouvé sans moyens suffisants pour prendre en charge certains projets. Selon plusieurs sources concordantes, il n’accorderait plus au ministère des transports, comme avant, le budget destiné aux infrastructures routières.

Ce n’est pas tout : le ministère qui, à titre d’exemple, pouvait s’appuyer sur des cotisations des propriétaires des véhicules assurant le transport pour rénover, entretenir, réhabiliter, …le réseau routier urbain, ne sait même pas le nombre exact de ces véhicules, faute de statistiques.

En novembre 2017, le gouvernement avait validé un plan directeur de Bujumbura « vision 2045 ». L’objectif était en fait de moderniser la capitale économique. Dans le domaine des transports en commun, il était question d’offrir aux usagers du réseau routier un niveau satisfaisant de confort et de sécurité. Cependant, trois ans plus tard, on ne voit rien venir. Le projet semble être abandonné, à cause, aussi, du manque de moyens. 

Comment s’en sortir ?

Inutile de dire que les transports en commun dans la capitale Bujumbura ont besoin d’être réinventés. Si non, ils risquent d’y paralyser complètement les activités économiques.

Pour réussir à surmonter cette situation, le gouvernement peut, verbi gratia, s’inspirer du modèle tanzanien. Ce pays de l’est a mis en place un système des liaisons rapides utilisant des autobus capables de transporter un grand nombre de passagers. Connu comme « Usafiri Dar Es Salaam Rapid Transit (UDART) », le système trace des voies propres à ces autobus et leur permet de déplacer des gens d’une manière similaire à celle de métros ou de trains légers.

Il faut préciser que ce modèle utilise deux types de bus : ceux de grande et de petite capacité. Les premiers passent par les principaux axes. Les seconds interviennent pour seulement fournir un service express aux destinations clés. Ce qui permet d’économiser plus de temps.

En outre, la délocalisation de différentes institutions [publique ou privées] contribuerait à réduire les embouteillages. Dans cette même logique, la circulation des camions poids lourds dans le périmètre urbain devrait être bien réglementée et spécifiée. Cette réglementation permettrait de préciser leurs zones de déplacement et celles interdites.

Enfin, l’exonération des droits et taxes à l’importation des véhicules neufs de transport rémunéré réduirait le nombre de véhicules vétustes.

*les noms ont été modifiés

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